Humeurs d'automne

Dés le matin, par mon chemin coutumier, je laisse Yvoir dans la vallée. Celui-ci m'emmène à Tricointe, dans ce paysage condruzien façonné par l'homme depuis au moins 4.000 ans. J'aime ces pâturages bordés de haies, ces fourrés épais d'aubépines, de prunelliers, d'églantiers, ... à proximité de la forêt.

Difficile parfois de vivre en harmonie avec ce qui nous entoure ! L'univers, l'espace, les autres ! Un éventail de différences qui nous irrite régulièrement, où nous devons trouver une place et le sens de l'existence. En ce jour lumineux d'octobre, quelque chose d'indéfisissable me pousse vers ce coin de forêt aux couleurs automnales pour y chercher un apaisement. Tout doucement, je redeviens léger. Le vent et la lumière m'enveloppent petit à petit. Le cailloux sonne et luit sous mes talons. Je suis à nouveau en éveil devant cette féerie lumineuse et l'esthétique de ce paysage que je connais pourtant depuis longtemps. Chaque fois que je lui rends visite, il m'étonne et me livre ses secrets. Je pense tout à coup qu'hier il existait déjà et que d'autres hommes ont regardé ce charme le long du sentier ou la forêt qui s'étend jusqu'en bord de Meuse. Cette pensée me rassure et me remplit de joie.

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Photo: Fr. Hela, Durnal, Novembre 2014

 

Là-bas, en octobre, le bois de mélèzes jette sur les épaules de la colline son manteau doré. J'ai pour le mélèze une prédilection que je ne cherche pas à dissimuler. La beauté de cette essence m'attire. Souple et gracieuse, elle donne une impression de légèreté qu'elle ne paraît pas destinée à la Terre. Le mélèze n'est pas un arbre, c'est une vapeur. Il est pourtant bien ancré au sol. Il n'est que de voir ses racines puissantes cramponnées au rocs des montagnes à peine recouverts d'un peu de terre. Mais, à partir des branches, il appartient au domaine du rêve.

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Photo: Fr. Hela, Durnal, Octobre 2014

 

La teinte de ses aiguilles au printemps est d'un vert indéfinissable et très doux. Peu de spectacles sont plus séduisants qu'un bois de mélèzes au printemps, lorsqu'à sa grâce naturelle, l'arbre ajoute la fraîcheur juvénile de ses pousses vert tendre et la parure de ses cônes rouges accrochés aux branches comme des nids d'oiseaux.

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Photo: Fr. Hela, Yvoir, 26 Mars 2013

  

A l'automne, ses rameaux fusent de partout comme des traînées lumineuses d'un feu d'artifice; ils sont fait non pour se buter contre l'obstacle, mais pour l'enlacer, tels des bras caressants. Et si la grisaille domine la journée d'octobre, auprès des massifs d'épicéas et de sapins de Douglas, il resplendit alors d'une luminosité extraordinaire et me ramène à une ambiance originelle de la nature, d'où monte un parfum de résine, de mousses et d'humidité froide. Parmi ces mélèzes, j'ai la sensation de me promener dans la partie supérieure de l'étage subalpin des Alpes, l'altitude exceptée. En effet, avec l'arolle ou pin cembro, les mélèzes constituent les dernières forêts en altitude. Celles-ci occupent donc un très vaste domaine et offrent un aspect des plus caractéristiques du paysage alpin. Les deux arbres sont indigènes dans les Alpes, au moins depuis la fin des glaciations, et appartiennent à des souches euro-sibériennes. L'association typique d'arolles et mélèzes avec sous-bois de rhododendrons ferrugineux y est presque toujours située en ubac, c'est-à-dire à l'exposition nord ou nord-ouest. Hormis le mélèzes, bien sûr rien de tout cela dans notre Condroz.

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Photo: www.chevalier-image.fr

 

Chez nous, ce conifère, aux aiguilles caduques comme ses cousins les cèdres, est l'une des principales essences résineuses plantées pour son bois excellent et très apprécié en ébénisterie. Le mélèze a accordé son rythme vital à ceux du soleil. C'est une espèce de lumière et, en cela, il me rappelle un bois de bouleaux. Rentrons silencieusement à l'intérieur du bois et asseyons-nous au pied d'un de ces troncs droits et élevés. L'écureuil roux monte au tronc par une suite de bonds ininterrompus, s'arrête, disparaît. Il descend maintenant la tête en bas, les pattes écartées, les postérieures étendues en arrière. Ses griffes crissent sur l'écorce. Mon attention se relâche quelques secondes. C'est alors que je le revois dans la cîme. Il parcourt une branche jusqu'aux rameaux les plus flexibles et s'élance dans le vide sur ceux d'un arbre voisin. L'existence de cet animal est vraiment liée à celle des arbres.

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Photo: Fr. Hela, Godinne, 16 Novembre 2011

 

Des susurrements ténus m'arrivent aux oreilles. Voici le nain des passereaux. Il papillonne sur place devant l'extrémité d'une ramille pour y cueillir sans doute une bestiole. Je reconnais le roitelet à triple bandeau et il faut beaucoup de persévérance pour le suivre dans son royaume d'aiguilles. Sans cesse, il explore les recoins des branches, les interstices entre les aiguilles, les plaques de lichens et les fissures d'écorce. Les conifères jouissent de la préférence des roitelets. Toute l'année, la table y est mise et l'abri assuré.

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Le Roitelet à triple bandeau (Regulus ignicapilla)

Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net

 

Un roitelet huppé, cette fois, approche. Les yeux sombres et assez grands de cet oiseau minuscule me fascinent toujours. Un rouge-gorge entonne son chant d'automne. Le troglodyte alarme au passage d'un chevreuil. De menus cris de souris, fins, pressés et un peu vibrants, se rapprochent. La caravane des mésanges à longue queue arrive ! Elles sont affairées et visitent maintenant le taillis, se rappelant sans cesse pour rester ensemble. Ces minuscules flèchettes gagnent ensuite le bosquet le plus proche, de l'autre côté du sentier. Des cris fins et aigus, puis des roulades vigoureuses, précédées de quelques sons élevés: voici la mésange huppée, très liée aux conifères. 

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La Mésange huppée (Lophophanes cristatus)

Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net

 

Sur la branche basse du mélèze d'en face, une mésange noire se suspend aux extrémités des ramilles. Une troupe de tarins des aulnes acrobates se balancent la tête dans le vide, accrochés aux branches flexibles. Ils épluchent activement les cônes, n'interrompant leur repas que pour babiller avec entrain.

Soudain, une volée d'oiseaux bruyants s'abat sur le même arbre. Les becs-croisés des sapins s'accrochent et se suspendent aussi. Les cris ont cessé et chacun s'affaire à cisailler une tige ou à disjoindre les écailles d'un cône.

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Un Bec-croisé des sapins femelle (Loxia curvirostra)

Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net

 

Le calme s'installe, si ce n'est le cri plaintif d'un bouvreuil pivoine au lointain. Le petit peuple des mélèzes m'enchante et la forêt vibre, chante, craque et redevient silencieuse pour un temps. La nature végétale rappelle à l'homme son origine, et à ce titre lui offre le terrain symbolique, autant que réel, d'une croissance. La vie arrive sans cesse. On vit les choses mais on ne voit pas qu'on les vit. On est nourri d'images, de rencontres, de déplacements, de téléphones, de voitures. On a une âme qui ressemble à une autruche: elle se nourrit de tout. Il faut convertir ce plein en vide: prendre une chose belle, l'installer comme une reine sous son regard et lui donner toute la place qu'elle demande, alors elle nous offrira toute sa lumière.

Beauté d'un paysage après une averse, beauté de la voix humaine qui chante un Aria de J.S. Bach, beauté de la mer et des falaises rocheuses, beauté d'un visage, d'un vitrail, d'une fleur, ... Beautés éducatrices !

Poursuivons cette idée en prenant pour guide un grand artiste allemand du XVIIIe siècle: Schiller. Avant tout poète et dramaturge mais aussi philosophe, admirateur de Shakespeare et de Rousseau, grand ami de Goethe, Schiller a écrit vingt-sept lettres sur l'éducation esthétique de l'homme. Voici quelques unes de ses réflexions qui me paraissent éclairantes. Une idée de ces lettres est que la beauté libère ou plutôt qu'elle rend la liberté possible. Certes, la beauté ne produit pas la liberté, mais elle la rend possible en élevant l'homme au-dessus de ses passions. " C'est par la beauté, écrit Schiller, que l'on s'achemine à la liberté." Partagés, d'une part, entre nos besoins immédiats, les instincts et les passions de notre nature sensible et, d'autre part, tiraillés par nos aspirations et exigences de notre nature spirituelle, nous sommes souvent dans l'obscurité. La beauté crée alors pour nous un espace de liberté, d'indétermination, de désintéressement, dans lequel nos deux natures peuvent trouver leur compte et se réconcilier. La beauté ne dispense pas l'homme de prendre ses responsabilités face à la vie, mais en le détachant du désir avide de posséder et de celui, violent, de détruire, elle l'apaise. " La contemplation est le premier rapport de liberté qui s'établisse entre l'homme et l'univers qui l'entoure. " Mais si d'une part, la beauté le calme, de l'autre, en lui montrant la nature et la vie sous un jour positif, voire sublime, elle lui donne le courage et l'énergie de vivre et d'être sage. " Après la jouissance d'une belle musique notre sentiment s'anime, après une belle poésie notre imagination est stimulée, après celle d'une oeuvre plastique et d'un bel édifice notre intelligence est excitée. " La beauté nous prémunit contre la sauvagerie mais aussi contre l'affaissement. " Elle rétablit chez l'homme tendu l'harmonie et rend à l'homme relâché la vigueur. " Enfin, elle lui apprend à désirer noblement afin de n'avoir pas à vouloir durement. " Si nous nous abandonnons à la jouissance de la vraie beauté, nous sommes en cet instant maîtres au même degré de nos forces passives et actives, et nous nous donnerons avec la même aisance aux choses graves, au repos et à l'activité, à l'abstraction et à l'intuition, ... ".

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Photo: Fr. Hela, Durnal, 30 Octobre 2014

 

Je souhaite à tous, en cette fin d'année, beaucoup de beautés éducatrices et que la lumière du mélèze en automne berce et illumine votre coeur.

François.

 

Vos commentaires à propos de ce texte sont les bienvenus. N'hésitez pas à donner vos avis ou à me faire part de vos expériences concernant la beauté !

 

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