Le chevalier guignette (Actitis hypoleucos), un visiteur régulier de la vallée de la Meuse.

Il est sept heures du matin. En cette journée de fin juillet qui débute sous un léger manteau de brouillard, je traverse le petit parc du centre d'Yvoir pour me rendre à la gare. Je frissonne un peu, mais la journée commence bien. Au milieu des canards colverts en plumage d'éclipse, barbotant dans l'eau sombre du Bocq, un martin-pêcheur plonge et capture un petit poisson. Sur la rampe du petit pont, il secoue énergiquement sa proie qui frétille. En la maintenant fermement dans le bec, il l'assomme en la frappant à gauche puis à droite, sur son perchoir. Il la retourne ensuite plusieurs fois dans ses mandibules et l'avale finalement la tête la première. Arrivé sur la route, je la traverse du côté Meuse. Des bernaches du canada emplissent les lieux de leurs clameurs et sortent soudain de la brume. En raison de leur origine américaine, certains les dénigrent. Il n'empêche qu'elles sont impressionnantes et magnifiques. Il y en a au moins vingt qui volent avec grâce au ras de l'eau pour se poser ensuite sur l'île d'Yvoir. Soudain, des cris sifflés percent le silence tout relatif à cette heure. Ces appels composés de notes flûtées, avec l'accent sur la première, portent loin et se succèdent à intervalles plus ou moins brefs: voici les chevaliers guignettes !

 

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Photo: Didier Collin - www.oiseaux.net

 

En examinant les notes de ces dernières années concernant mes observations en Haute-Meuse, je m'aperçois que j'ai eu des contacts réguliers avec ce limicole, surtout de mars à mai avec un pic vers le milieu de ce mois et de juillet à octobre (passage marqué fin juillet et début du mois d'août). Il y a quelques observations, peu nombreuses il est vrai, effectuées les mois de janvier et février. Les hivers concernés étaient particulièrement doux et, dans ce cas, certains oiseaux sont susceptibles d'hiverner dans nos régions. On peut dire que le chevalier guignette est un visiteur régulier, en Meuse !

 

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Photo: Yvon Toupin - www.oiseaux.net

 

En Wallonie, aucune tentative de nidification n'a été établie de 2001 à 2007 (J.-P. Jacob -Atlas des oiseaux nicheurs de Wallonie, 2010). Cet oiseau est la seule espèce de chevalier qui s'est reproduite jusqu'à présent dans cette région. La nidification a peut-être été irrégulière au XIXème siècle, à une époque où la Meuse au lit caillouteux, ressemblait encore à un vrai fleuve et non à un canal navigable ! Aucune preuve formelle ne nous est cependant parvenue. Depuis, les cas prouvés de reproduction de cette espèce sont excessivement rares ... et très malaisés à repérer (P. Devillers, W. Roggeman, ..., 1988). En effet, la présence d'un de ces oiseaux au mois de mai, voire de juin, doit le plus souvent être attribuée à un migrateur ou à un oiseau d'un an en errance.

La technique de baguage à montré que les chevaliers guignettes de passage en Belgique vont nicher en Scandinavie (Norvège, Suède et Danemark) et, dans une moindre mesure, en Grande-Bretagne, en Allemagne ou aux Pays-Bas. Ils semblent très fidèles à leurs lieux de reproduction, d'hivernage et même de halte migratoire.

 

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Chevalier guignette et gallinule poule d'eau.

Photo: Fr. Hela, Complexe des Marais d'Harchies-Hensies, Mai 2011.

 

Paul Géroudet indique que cette espèce migratrice atteint l'Afrique du Sud jusqu'au Cap et, plus à l'est, jusqu'au Sri Lanka et le sud de l'Australie pour les oiseaux d'Asie du Nord et de l'Asie tempérée. Il nous dit aussi que la limite septentrionale de l'aire d'hivernage dépend apparemment du gel, puisqu'elle passe en gros par la Grande-Bretagne, le nord de la Méditerranée, la Mésopotamie, le nord de l'Inde et la Chine. Toutefois, lors d'hivers doux, quelques chevaliers sont observés au-delà de cette limite. Pour les chevaliers guignettes du Nord, ces voyages, toujours de nuit, représentent un effort considérable (vol moyen estimé à 60 km à l'heure), dépassant 10.000 kilomètres de vol, comme le prouvent certaines reprises de bagues, entre le sud de l'Afrique et la Russie !

 

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Photo: Didier Collin - www.oiseaux.net

 

De la taille d'un étourneau sansonnet ou, pour d'autres, d'une grosse alouette, notre chevalier est un limicole atypique, semblant être un intermédiaire entre un bécasseau et un chevalier. Il est relativement bas sur pattes pour un chevalier, avec un bec à peine plus long que la tête. Ce qui doit attirer l'attention de l'observateur, lorsque l'oiseau est posé, c'est le contraste net entre le dessous blanc de son corps et son manteau gris brun olive, finement tacheté de près et paraissant uniforme de loin. Cette couleur foncée du dos lui permet de se confondre aisément avec son environnement.

C'est un oiseau vigilant que l'on n'approche pas facilement. A l'instar de quelques autres limicoles, le chevalier guignette balance vivement l'arrière-train dès qu'il s'arrête de marcher, de même qu'il hoche verticalement la tête lorsqu'il se sent observé ou qu'il est inquiet. Le vol particulier de l'espèce effleurant la surface de l'eau est caractérisé par l'alternance de brèves séries de battements courts et de très courtes planées, les ailes incurvées vers le bas. Ce vol typique court et rythmé, les longues barres alaires blanches sur les ailes déployées et les cris caractéristiques sont d'excellents indices de reconnaissance de l'espèce.

 

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Photo: Didier Collin - www.oiseaux.net

 

En déambulant, le chevalier guignette happe à peu près toutes les bestioles qu'il aperçoit sur l'étroite bande riveraine qu'il explore. Sa vue excellente repère les insectes, dont il s'approche avec précaution, repliant les jambes et abaissant la tête, prêt à projeter le bec avant qu'ils ne s'envolent: il est d'ailleurs capable de les attraper en l'air quand ils passent à sa portée ou de bondir contre un mur pour les cueillir avec adresse (P. Géroudet, 1983). Parfois, il lave ses proies avant de les avaler. Entre et sous les pierres, il ne néglige pas d'inspecter les recoins, tout comme il explore les crevasses des rochers, les amas de débris échoués, mais il est rare qu'il sonde la vase comme les autres chevaliers au bec plus long. Les prises les plus fréquentes sont les Coléoptères, les Diptères et les Lépidoptères. Viennent ensuite les Hémiptères (punaises), des Orthoptères (criquets et sauterelles), des phryganes, des fourmis ou d'autres insectes. Il ne dédaigne pas les araignées, les myriapodes, les petits crustacés et les mollusques. A l'occasion, des vers, des têtards, de minuscules batraciens et de très petits poissons complètent son menu. Les éléments végétaux sont ingérés en quantité insignifiante.

 

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Photo: Patrick Marques www.oiseaux.net

 

En ce qui concerne son habitat, le chevalier guignette a un besoin essentiel, en toute saison, de disposer d'une certaine longueur de rive nue, plutôt étroite et souvent dominée par un relief assez proche. Pour cette espèce, si la berge peut être ombragée ou dégagée, composée de limon humide, de gravier ou de grosses pierres, voire de béton, l'eau doit être toujours libre, courante ou dormante, douce ou salée. Elle évite les marais à hautes plantes ou constitués de roselières, les grandes vasières plates, préférant de beaucoup les rigoles et canaux qui les précèdent. En migration, lors de ses escales, le chevalier guignette s'arrête dans une telle variété de sites qu'il serait fastidieux de les énumérer. Mentionnons toutefois sa prédilection pour les digues et brise-lames ainsi que pour les enrochements de protection. L'observation en bord de Meuse de ce petit chevalier est toujours un moment inoubliable pour l'ornithologue attentif qui sait admirer et se réjouir !

 

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Photo: Michel Tellia - www.oiseaux.net

 

 

 

 

 

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