• Des sizerins cabarets (Carduelis flammea cabaret) en visite à l'Airbois.

    Une matinée ensoleillée du 15 mars 2012.

    Du hameau de Tricointe, le chemin monte et serpente dans la coupe forestière vers la Ferme de l'Airbois. Le dernier tronçon, plus boisé, débouche sur une ouverture où apparaissent les bâtiments. De part et d'autre de la sente, de nombreux passereaux animent les lieux de leurs chants. Dans les bouleaux et dans la zone broussailleuse, à proximité d'un compost, piquetée d'aubépines, de prunelliers, de sureaux noirs et de viornes obiers, retentissent les voix nuptiales des pinsons des arbres, d'un bouvreuil pivoine, d'un accenteur mouchet, de chardonnerets, d'un bruant jaune et, surtout, de nombreux verdiers d'Europe. Pas facile de s'y retrouver lorsque les différentes espèces chantent de concert ! Mais, avec de l'expérience et une bonne oreille, je perçois bien les différentes phrases et tonalités. Au milieu de cette cacophonie de sons, des appels parviennent à tout instant, tantôt détachés, tantôt répétés à un rythme saccadé, avec une consonnance métallique particulière. Ceux-ci ressemblent, par moments, à ceux des verdiers présents en nombre à cet endroit, mais les sons sont différents et plus nasillards. Ce sont des sizerins ! Ces petits fringilles granivores n'arrêtent pas de circuler dans les ramures, des bouleaux à la fruticée et, il n'est pas aisé de les suivre, d'autant plus  que je les observe à contre-jour. Là, dans le bouleau, un petit groupe de sizerins s'affaire ! Suspendus aux ramilles, à la manière des tarins des aulnes dont ils sont fort proches par la silhouette, la taille et les allures, certains oiseaux sont assez sombres, brun gris et assez ternes.

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    Les sizerins, de passage ou hivernants, apprécient tout particulièrement les akènes des bouleaux.

    Photo: Jules Fouarge - Aves-Natagora

     

    De plus près, ils présentent des teintes chaudes, plus brunes ou brun roux que beige. Les flancs et le manteau des oiseaux sont marqués de rayures. Quelques uns d'entre eux montrent une bavette noire et, même, une petite tache rouge carmin sur le front. Il semble que je suis en présence de sizerins cabarets.

     

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    Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net

     

    Un peu plus tard, je peux observer en détail ces petits passereaux remuants, en me cachant dans les épineux. En effet, trois à six sizerins viennent régulièrement s'abreuver, en se perchant sur les bords d'une grande poubelle en plastique, remplie, à ras bords, d'eau de pluie. J'ai alors la chance d'admirer un mâle arborant un beau rose cramoisi sur sa poitrine et son croupion. Son plumage coloré de printemps annonce de futures noces ! La tête des sizerins cabarets est ronde et colorée de brun (surtout les joues). Le petit bec, bien conique et pointu, est de couleur jaunâtre. Lorsque les conditions pour l'observation sont bonnes, on peut remarquer également le cercle oculaire blanc bien marqué. Les flancs et le dos sont teintés de roux et assez fortement striés.

     

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    Un sizerin cabaret (Carduelis flammea cabaret) typique.

    Photo: Jules Fouarge - Aves-Natagora

     

    Les sizerins (Carduelis flammea et hornemanni), ainsi que les sous-espèces ont une répartition boréo-alpine. Ils sont présents en Eurasie et en Amérique du Nord.

     

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    Le sizerin blanchâtre (Carduelis hornemanni) est un oiseau très pâle, avec le croupion et le ventre blancs. Certains auteurs le considèrent comme une simple race de Carduelis flammea. Cet oiseau de l'extrême nord aurait été observé quelque fois en Belgique. 

    Photo: E.-L. Vuonnala, Salla (Finlande), 14 Mars 2007

     

    L'identification des espèces et sous-espèces n'est pas facile. De plus, les différentes propositions taxonomiques à leur sujet reflètent bien cette difficulté. Reprenons ici les propos de J.-S. Rousseau-Piot (2011): ...Selon les écoles, entre 1 et 7 espèces sont reconnues... Si le nombre de taxons est relativement bien établi aujourd'hui, il n'y a aucune unanimité par contre sur le nombre de ces taxons à élever au rang d'espèce." Pour simplifier notre propos, nous nous baserons sur la position actuelle de la Commission pour l'Avifaune de Belgique (De Smet et al., 2006). Le sizerin flammé Carduelis flammea comprend deux sous-espèces régulièrement observées en Belgique. Le sizerin boréal (Carduelis flammea flammea) occupe toute la zone boréale (essentiellement la taïga). On le trouve de la Scandinavie à l'est de la Sibérie, en Alaska et au Canada. Sa présence hivernale dans notre pays est exrêmement fluctuante avec parfois de véritables invasions (J.-S. Rousseau-Piot, 2011).

     

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    Le sizerin boréal (Carduelis flammea flammea) a des teintes nettement plus froides. Il est plus costaud que le sizerin cabaret. Sa nuque est plus épaisse, son bec plus fort et le sommet de sa tête plus plat. Son sourcil blanchâtre est bien marqué, parfois jusque derrière les joues. Cependant, la distinction des deux sous-espèces se complique lorsqu'on est en présence d'oiseaux atypiques.

    Photo prise au Canada (Québec): Michel Lamarche - FindNature.com

     

    Le sizerin cabaret (Carduelis flammea cabaret), observé à Tricointe, est présent dans les Alpes, où il fréquente surtout les forêts clairsemées de mélèzes, les aulnaies et saulaies, ainsi que les vergers. Il s'y reproduit jusque 2200 m d'altitude. En hiver, il descend dans les plaines (marais, friches à graminées, ...) (J.-F. Dejonghe, 1984). En outre, ce sizerin se rencontre dans une grande partie des îles britanniques, sur une longue bande côtière qui s'étend de la Normandie jusqu'au Danemark, dans le sud de la Scandinavie, mais aussi, en Allemagne et dans le Jura, dans l'est des Pays-bas et de la Belgique. Il est intéressant de noter la répartition disjointe du sizerin cabaret, à savoir une zone continentale (Alpes, Allemagne) et une zone atlantique (îles britanniques, côtes de la Normandie à la Norvège).

     

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    Répartition des sizerins cabaret et boréal en période de reproduction. En vert, zones de nidification du sizerin cabaret, en violet, zones de nidification du sizerin boréal et en orange, zone de sympatrie des deux taxons.

    Carte résultant d'une compilation de diverses sources, extraite du Bulletin ornithologique Aves-Natagora, Volume 48/3 - septembre 2011 (page 135).

     

    Chez nous, le sizerin cabaret est un hivernant régulier (de mi-septembre à avril) avec une présence variable qui connaît parfois des afflux. Ces oiseaux proviendraient des îles britanniques, des Pays-Bas, du Danemark et du sud de la Scandinavie, peut-être aussi de l'est (Allemagne, Suisse et France) (J.-S. Rousseau-Piot, 2011).

    En Wallonie, le sizerin cabaret est un nicheur rare et localisé. Sa répartition actuelle est fragmentée et presque exclusivement ardennaise: le plateau des Hautes Fagnes, sa périphérie et le bassin de la Warche, le plateau des Tailles et la région de Vielsalm ainsi que celle de Libin-Libramont-Bertrix-Neufchâteau, en Ardenne méridionale. La population wallonne compterait 66 à 110 territoires dont plus du tiers dans les Hautes-Fagnes (J.-P. Jacob et al., 2010).

     

     

    Littérature consultée

    Dejonghe J.-F.: "Les oiseaux de montagne" (pp. 284-285) - Editions du Point Vétérinaire, Maison-Alfort, 1984.

    Géroudet P.: "Les Passereaux d'Europe" Tome 2 (pp. 386 à 391) - Editions delachaux et niestlé, Lausanne, 1998.

    Jacob J.-P. et al.: "Atlas des oiseaux nicheurs de Wallonie 2001-2007" (pp. 434-435) - Editions Aves et Région wallonne, 2010.

    Rousseau-Piot J.-S.: "Qui sont nos Sizerins ? Statut et identification sur le terrain du Sizerin boréal Carduelis (flammea) flammea et du Sizerin cabaret Carduelis (flammea) cabaret en Belgique", in Bulletin Aves-Natagora Volume 48/3-septembre 2011, pp. 133 à 151).

    Svenson L.: " Le guide ornitho" - Editions delachaux et niestlé, Paris, 2010.

     

     

     

     

     

     

  • La vie surtout nocturne de la salamandre tachetée (Salamandra salamandra)

    L'histoire débute une nuit de fin septembre ou début octobre, dans un sous-bois humide, aux odeurs de mousses, de feuilles mortes et de champignons. Un ruisseau frais et torrentueux coule dans un ravin tout proche. En ces lieux, une salamandre tachetée recherche activement une femelle pour s'accoupler. Lors de ses pérégrinations nocturnes, grâce à son sens de l'odorat particulièrement développé et à ses émissions odorantes, ce mâle croise enfin le chemin d'une femelle âgée au moins de quatre ans.

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    Photo: Fr. Hela, Purnode, 24 Septembre 2010.


    Après quelques préliminaires, il se glisse sous elle jusqu'à pouvoir la saisir de ses pattes antérieure. A présent, il frotte du museau la gorge et, de sa queue, le cloaque de sa compagne. Il dépose finalement sur le sol un spermatophore (sorte de petite capsule contenant les cellules mâles) et libère en partie la femelle en écartant latéralement son train postérieur. Il se tient tranquille pendant que la femelle saisit de son cloaque la masse du spermatophore. Après 15 à 30 minutes environ, les animaux se séparent. Dans le corps de la femelle, la fécondation des ovules, stockés dans un réceptacle (spermathèque), aura lieu plus tard. Elle sera différée. Les naissances des larves débuteront à la fin de l'hiver suivant (souvent en mars, parfois plus tôt). A cette époque, la femelle mettra bas, souvent dans l'eau d'un petit ruisseau, quelques dizaines de larves déjà bien développées, pourvues de branchies très rameuses et de quatre pattes. La salamandre est donc ovovivipare. A la sortie du cloaque de la femelle, les oeufs se romperont aussitôt et l'éclosion se produira en quelques secondes.

     

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    "La pichelotte" dans la forêt domaniale de Tricointe, à Yvoir.

    Photo: Fr. Hela, Octobre 2011.


    Entretemps, il y aura l'hiver ! Notre femelle, après s'être nourrie abondamment, va progressivement gagner son lieu d'hivernage auquel elle est très fidèle.

     

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    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Airbois), 2 Mars 2012.


    Poïkilotherme, celle-ci craint en effet le gel et les températures froides de l'hiver. C'est pourquoi, elle se retire à présent dans des trous (terriers, galeries abandonnées de petits rongeurs ...), sous  des souches ou des troncs d'arbres au sol, dont la décomposition est déjà bien avancée, sous des amas de pierres ou de bois ... pour entrer dans un état d'engourdissement plus ou moins grand. C'est l'hibernation durant laquelle notre batracien va vivre au ralenti, dans sa cachette, en général jusqu'au début du printemps.

    Le mois de mars est là. Lors d'une nuit, la femelle sort progressivement de sa torpeur, fait quelques mouvements et sort de son abri hivernal. La forte humidité ambiante et la température comprise entre 6 et 8° sont les conditions idéales pour se mettre en route et se diriger, à l'odorat, vers le ruisselet, la source, la mare ou l'ornière inondée, ... afin d'y déposer sa progéniture déjà bien développée.

     

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    Après 4 ou 5 mois de vie aquatique, cette larve deviendra une jeune salamandre ayant l'aspect et la coloration d'un adulte, aux moeurs essentiellement terrestres. Celle-ci ressemble à une larve de triton. Elle possède à la base de la face supérieure des pattes une tache blanchâtre (jaune pâle lorsqu'elle est proche de la métamorphose) qui permet toujours de l'identifier à coup sûr.

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Tricointe), Avril 2011.


    Notre femelle pourra ensuite reprendre des forces, en se nourrissant de petits invertébrés terrestres, surtout des arthropodes (insectes, myriapodes, arachnides ...), des mollusques, des annélides (vers de terre notamment), ...

     

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    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Tricointe), 2 Mars 2012.


    La méconnaissance de la faune sauvage remarquée chez de nombreuses personnes me rend souvent perplexe. Pourtant, celles ci lui montrent un certain intérêt, puiqu'elles m'invitent régulièrement à venir dans leurs propriétés afin d'y observer leurs découvertes. C'est ainsi que, durant la belle saison, je reçois plusieurs appels à propos de la présence de salamandres dans des jardins. En fait, il s'agit, dans bien des cas, de tritons ! La quasi totalité des observations de tritons et de salamandres concernent des animaux déjà métamorphosés. Ils sont trouvés au sol ou dans l'eau de mares. Dans ce dernier cas, ce sont toujours des tritons en période de reproduction. La salamandre tachetée est essentiellement terrestre et ne se rencontre jamais dans l'eau. Tout au plus, on pourrait la surprendre, occupée à déposer ses larves, au bord d'une petite zone humide. Néanmoins, cette observation est rare et se déroule généralement de nuit. Si l'identification des tritons peut être source de difficultés si l'on n'est pas expérimenté, aucune confusion n'est cependant possible lors de la découverte d'une salamandre tachetée, la seule espèce du Genre Salamandra dans notre pays.

     

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    Photo: Fr. Hela, Purnode, Septembre 2009.


    Menant une vie nocturne, la salamandre tachetée se déplace occasionnellement le jour, après des pluies orageuses faisant suite à plusieurs jours de canicules, ou pendant les journées humides de l'automne. Elle vagabonde alors sur certaines routes forestières, ce qui lui coûte souvent la vie, au bord des chemins, dans la pénombre des sous-bois ou au fond des vallons obscures. En ces circonstances, elle peut aussi déambuler dans des jardins proches de massifs forestiers. On a toujours le loisir alors de l'examiner, car elle se déplace avec lenteur. Mesurant 15 à 20 cm, la salamandre tachetée se reconnaît au premier coup d'oeil, à ses tâches jaunes tranchant sur le fond noir lustré du reste du corps. On remarque deux bandes jaunes longitudinales plus ou moins continues (cela peut varier d'un animal à l'autre) sur les zones latérales du dos. La face ventrale est noir bleuâtre piquetée ou non de jaune. A la base de la face supérieure des pattes, on note la présence de taches jaunes (celles ci, de couleur blanchâtre, sont déjà visibles chez les larves). Notre amphibien est remarquable par sa corpulence, son aspect boudiné, sa tête amplifiée par les deux bourrelets que forment en arrière des yeux les fortes glandes parotoïdes.

     

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    Des glandes parotoïdes, situées derrière les yeux, suinte un abondant venin laiteux très irritant, lorsque la salamandre est importunée.

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Airbois), 2 Mars 2012.


    Sa robe voyante paraît tout le contraire d'un camouflage. Toutefois, dans les sous-bois où la lumière du soleil atteint le sol par taches amoindries, la salamandre, immobile, avec ses macules jaunes sur fond obscur, est difficile à repérer ! Le vif contraste de ses couleurs pourrait être un avertissement pour des agresseurs éventuels. Dans la littérature, on cite des exemples d'animaux divers qui ont tous donné des signes de détresse pour avoir éprouvé les effets de l'abondant venin laiteux que la salamandre émet lorsqu'on l'importune. Ses quatre doigts et ses cinq orteils sont libres. Sa queue est arrondie, ce qui la distingue des tritons qui ont une queue aplatie verticalement, et ses flancs sont marqués de sillons verticaux.

     

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    Voici deux tritons en période de reproduction. Celui du dessus est un mâle de triton alpestre (Ichthyosaura alpestris) et celui du dessous est un mâle de triton palmé (Lissotriton helveticus). Remarquez les couleurs, la queue aplatie verticalement et la présence d'une crête dorsale, totalement absente chez la salamandre !

    Photo: Fr. Hela, Godinne, 17 Mai 2010.

     

     

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    Sur ce document, on peut bien voir les flancs de la salamandre marqués de sillons verticaux et les taches jaunes se détachant bien sur le fond noir lustré du reste de son corps.

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Airbois), 2 Mars 2012.


    La salamandre tachetée est intégralement protégée en Wallonie.