Le Merle à plastron (Turdus torquatus), une espèce boréo-alpine de passage à Tricointe (Yvoir)

Le 12 avril 2012, j'emprunte le chemin des meuniers pour me rendre à Tricointe. Là où le sentier en pente se termine, des cris d'alarme, durs et saccadés, rappelant un peu la grive litorne (Turdus pilaris), proviennent de la lisière forestière. Un merle assez sombre surgit tout d'un coup, se pose dans la prairie quelques instants, puis va se poser, bien en évidence, sur une branche d'un pin sylvestre. Pas de doute, voilà l'oiseau que je recherche à chaque printemps, au mois d'avril ! Un merle à plastron (Turdus torquatus torquatus) !

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Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net


Un large croissant blanc sur la poitrine me permet de déterminer cet oiseau. C'est un mâle. De passage, au printemps, il paraît très sombre en dessous du plastron, d'un brun foncé à noirâtre presque uniforme. Ses ailes fermées dessinent au-dessus des flancs une zone plus pâle, argentée, parfois peu apparente chez cette sous-espèce nordique. La femelle est plutôt brune et son plastron frappe moins le regard, parce que plus petit et brunâtre. Son allure et son plumage sombre font ressortir sa parenté avec notre merle noir (Turdus merula). Tous deux, par exemple, ont le même "tic" de relever la queue en se posant. Cependant, le merle à plastron me paraît un peu plus svelte et robuste, endurci au climats rudes. Son naturel farouche et nerveux, sa voix rocailleuse, son attitude dressée et toujours sur le qui-vive, le rapproche davantage de la grive litorne (P. Géroudet, 1998).

 

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La grive litorne (Turdus pilaris) pour comparaison.

Photo: Didier Collin - www. oiseaux.net


En observant attentivement notre oiseau, de passage au printemps, je remarque son bec jaune à pointe brune, ses pattes brun clair et l'iris brun noirâtre.

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Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net


Le merle à plastron est une espèce à distribution boréo-alpine typique (D. van der Elst, 1984). Sa répartition géographique est disjointe, sans être tout à fait celle des véritables reliques glaciaires comme le lalopède alpin (Lagopus muta) ou le pic à dos blanc (Dendrocopos leucotos). Paul Géroudet (1998) nous dit dans son ouvrage à propos des Passereaux d'Europe: "La dislocation de l'espèce après les glaciations a constitué des populations isolées dans les systèmes montagneux d'Europe moyenne et méridionale". Pour expliquer cette curieuse répartition, il nous faut remonter dans le temps. Le quaternaire a vu apparaître des phénomènes climatiques particuliers et notamment la dernière invasion glaciaire, dite de Würm. L'Europe de l'ouest est demeurée longtemps sous un climat rigoureux très froid et sec, des calottes de glace couvrant les régions septentrionales du continent. Les  plaines fertiles d'aujourd'hui étaient composées de steppes et la taïga couvrait la Provence ainsi qu'une partie de la péninsule ibérique.


L'Europe lors de la dernière glaciation dite de Würm, débutant vers 70.000 ans et se terminant vers 12.000 ans, du moins sous nos latitudes.

 

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La glaciation de Würm est une manifestation d'un refroidissement qui a concerné plus ou moins directement toute la planète. Ce refroidissement a notamment eu pour conséquence une baisse du niveau des mers d'une centaine de mètres (régression marine) et l'établissement d'un climat périglaciaire dans nos régions, aboutissant à de profondes modifications de la faune et de la flore (voir à ce propos les pages concernant la Glaciation de Würm, sur le site http://fr.wikipedia.org).


A cette époque, il ne devait y exister que des oiseaux de la faune boréale qui, lors du refroidissement, migrèrent plus au sud. Quant à la plupart des espèces européennes actuelles, il semblerait qu'elles habitaient les plaines russes et d'Asie centrale, qui jouissaient alors d'un climat un peu moins rigoureux. Lors du retrait des glaciers, la faune arctique remonta progressivement vers le nord et, quelques-uns de ses représentants, trouvèrent refuge en altitude, dans les Alpes, les Pyrénées ou d'autres sommets, là où les conditions climatiques se rapprochent le plus de celles des régions froides du nord de l'Europe (J.-F. Dejonghe, 1984). C'est le cas du lagopède alpin, du pic à dos blanc, mais aussi du lièvre variable (Lepus timidus). Par ailleurs, on constate le même phénomène chez certaines plantes présentes dans les régions septentrionales de l'Europe et dans les Alpes. Ainsi la dryade à huit pétales, appelée aussi Thé des Alpes, Thé suisse ou Chênette (Dryas octopetala) est un arbuste en espalier doué d'un remarquable pouvoir de colonisation. Cette espèce calcicole des Alpes croît dans presque toutes les montagnes d'Europe, des Pyrénées au Caucase et dans les régions arctiques. Elle a donné son nom à la période de la fin du dernier épisode glaciaire, le Dryas.

 

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Photo: Fr. Hela, Nationalpark Hohe Tauern (Alpes autrichiennes), Juillet 1989.


La répartition actuelle de notre merle à plastron semblerait donc bien pouvoir, en partie, s'expliquer par ces phénomènes glaciaires. La sous-espèce alpestris niche dans les montagnes du sud de l'Europe, des Pyrénées aux Balkans. Dans les Alpes, l'espèce est présente en lisière des forêts de résineux et dans les aulnaies de l'étage subalpin, de préférence sur les versants exposés au nord (Ubac) (Dejonghe J.-F., 1984). Elle occupe, entre autres, l'Auvergne, les Vosges et la Forêt Noire. En Wallonie, cette sous-espèce est liée à la sylviculture de l'épicéa (Picea abies), aux altitudes les plus élevées, surtout au-delà de 600 mètres. D'après L. Schmitz (2010), le merle à plastron serait un nicheur très rare et fort localisé, dans les Hautes-Fagnes et les forêts périphériques. Pour cet auteur, des informations fragmentaires ne permettent pas d'écarter une possible présence sur les autres crêtes ardennaises (plateaux des Tailles, de Saint-Hubert, de Libramont - Libin et de la Croix-Scaille) (Atlas des oiseaux nicheurs de Wallonie, L. Schmitz - 2010). 

 

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Photo: Alain Chappuis@Naturissima(2011)


La sous-espèce torquatus (celle observée à Tricointe) niche dans le nord et l'ouest de la Grande-Bretagne et sur le plateau scandinave. Les deux sous-espèces hivernent principalement dans le sud-ouest de l'Europe et au Magreb. 

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Turdus torquatus torquatus, sous-espèce nordique de passage chez nous.

Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net


Au cours de ses migrations, la sous-espèce torquatus se rencontre en petit nombre dans tous les pays d'Europe occidentale. La migration printanière de celle-ci se déroule en moyenne du 1 avril au 2 mai, en Belgique. Le passage des mâles est plus important et précoce que celui des femelles (décalage en général d'une dizaine de jours). D'après D. van der Elst (1984), le schéma des migrations peut être sensiblement influencé par les conditions météorologiques. A plusieurs reprises, un passage du merle à plastron simultané à celui de traquets, de rougequeues à front blanc (Phoenicurus phoenicurus), de grives musiciennes (Turdus philomelos), de gobemouches noirs (Ficedula hypoleuca) et d'autres passereaux rejoignant la Scandinavie, a coincidé avec un vent d'est soutenu.  


Ouvrages et documents consultés:

Dejonghe J.-F.- "Les oiseaux de montagne" Edition du Point vétérinaire, 1984.

Favarger Cl. et Robert P.-A. "Flore et Végétation des Alpes" (Tomes I et II) Ed. Delachaux et Niestlé, 1995.

Géroudet P.- "Les Passereaux d'Europe" Edition mise à jour par M. Cuisin, Delachaux et Niestlé, Paris 1998.

Schmitz L. - "Merle à plastron, Turdus torquatus", in "Atlas des oiseaux nicheurs de Wallonie" (pp. 320-321) Ed. Aves et Région wallonne, 2010.

Schmitz L. - "Le Merle à plastron (Turdus torquatus) d'avril 2006 à Stockay n'était pas un alpestris", in Bulletin Aves Vol. 44/2, juin 2007.

Schmitz L.et Michel J. - "Identité subspécifique, distribution et habitat des Merles à plastron (Turdus torquatus) nicheurs en Belgique", in Bulletin Aves Vol. 37/1-2, décembre 2000.

Svensson L.- "Le guide ornitho" Ed. Delachaux et Niestlé, Paris 2010.

van der Elst D.- "Le statut du Merle à plastron (Turdus torquatus) en Wallonie et en Brabant", in Bulletin Aves Vol. 21/2, 1984.






 

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