• Le Poliste gaulois (Polistes dominula) à Evrehailles.

    Evrehailles, Haie aux Faulx, le 27 mars 2012.

    Entre deux averses, les rayons du soleil chauffent l'abri de jardin où l'on range les outils. Sur le point d'ouvrir la porte, je me trouve soudain nez à nez avec une très belle guêpe, posée sur l'avant-toit.

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    Le Poliste gaulois (Polistes dominula) se chauffe aux premiers rayons du soleil printanier.

    Photo: Fr. Hela, Evrehailles, 27 Mars 2012


    Ce début de printemps est assez froid et je suis assez surpris de la présence de cet insecte thermophile qui, dans notre pays, atteint souvent la limite nord de son aire de distribution.

    Nous sommes donc face à face. La guêpe, plus svelte que les guêpes sociales habituelles, m'examine de ses yeux à facettes, mais aussi en remuant régulièrement ses longues antennes orangées. Malgré ma très grande proximité, son comportement est calme et elle ne montre aucune agressivité. Je lui présente alors mon doigt sur lequel elle grimpe délicatement. Ses pattes jaunes sont fort longues. Elle possède le costume jaune et noir de la plupart des guêpes sociales. Son corps allongés est plus svelte. Contrairement aux autres Vespidés, son abdomen se rétrécit progressivement vers l'avant, mais aussi vers l'arrière. Enfin, si on la compare aux guêpes communes, elle porte ses ailes de manière un peu différente.

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    Photo: Fr. Hela, Evrehailles, 27 Mars 2012.


    Au bout d'un certain temps, elle s'envole et tourne autour de ma tête. Elle va et vient gracieusement, se balançant dans l'air, ses pattes postérieures pendantes, puis disparaît sous la toiture. Tiens, la revoilà ! Mais, il y en a maintenant quatre qui prennent un bain de soleil ! Quelle découverte ! Ce sont des guêpes sociales appelées polistes et, plus précisément, des polistes gaulois (Polistes dominula) !

    Les polistes sont des Hyménoptères de la famille des Vespidae qui regroupe les guêpes sociales. Les individus appartiennent à trois castes différentes: reines, ouvrières et mâles. Seules les reines fécondées survivent à l'hiver et ce sont elles qui construisent les nouveaux nids au printemps. La Famille des Vespidae est divisée en deux sous-familles: les Polistinae et les Vespinae. Les Polistinae élaborent des nids peu populeux qui ne sont pas recouverts d'une enveloppe protectrice, contrairement aux autres guêpes sociales.

     

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    Nids de Polistes dominula non recouverts d'une enveloppe protectrice.

    Photo: Fr. Hela, Evrehailles (Haie aux Faulx), 26 Mars 2012.


    Les Vespinae regroupent, entre autres, les guêpes les plus connues chez nous: la guêpe germanique (Vespula germanica), la guêpe commune (Vespula vulgaris) et le frelon (Vespa crabro).

     

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    Une reine de Frelon (Vespa crabro) se nourrissant du nectar de fleurs d'un cotonéaster. Le frelon fait partie de la sous-famille des Vespinae.

    Photo: Fr. Hela, Godinne, 29 Avril 2011


    Les reines initient, au début du printemps, des nids faits de carton qui vont abriter pusieurs centaines d'individus au cours de la belle saison. Ceux-ci sont entourés d'une enveloppe protectrice percée d'un orifice basal.

     

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    Une reine de guêpe moyenne (Dolichovespula media) construisant son nid. On remarque bien l'enveloppe protectrice.

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Redeau), Avril 2011.


    Nettement moins courants chez nous, les Polistes sont des insectes thermophiles. Ils sont beaucoup plus abondants à mesure qu'on se rapproche des pays méridionaux. La plupart atteignent, dans nos pays d'Europe occidentale, la limite nord de leur aire de distribution.

     

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    Polistes dominula sur une feuille de Nymphaea.

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Tricointe), 5 Juillet 2011.


    Le poliste gaulois, guêpe sociale très commune dans les régions méridionales de l'Europe, est en expansion brutale en Belgique et dans les régions limitrophes. Yves Barbier, Jean-Yves Baugnée et Pierre Rasmont (1995) émettent l'hypothèse que les étés chauds successifs de la fin des années '80 et du début des années '90 sont une des causes principales de sa progression. Celle-ci serait probablement facilitée par le fait que cette espèce possède de grosses populations méridionales qui peuvent servir de "réservoir" de peuplement. De plus, Polistes dominula semble aimer les lieux occupés par les hommes. Assez anthropique, il s'accomode fort bien de substrats artificiels pour construire son nid.

     

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    Photo: Fr. Hela, Dinant (Fonds de Leffe), Juin 2012.


    Bref, une très belle guêpe à respecter et à observer près de chez vous !

     


     

     



     

     

     

     

     


     

     


     

     






  • Le Merle à plastron (Turdus torquatus), une espèce boréo-alpine de passage à Tricointe (Yvoir)

    Le 12 avril 2012, j'emprunte le chemin des meuniers pour me rendre à Tricointe. Là où le sentier en pente se termine, des cris d'alarme, durs et saccadés, rappelant un peu la grive litorne (Turdus pilaris), proviennent de la lisière forestière. Un merle assez sombre surgit tout d'un coup, se pose dans la prairie quelques instants, puis va se poser, bien en évidence, sur une branche d'un pin sylvestre. Pas de doute, voilà l'oiseau que je recherche à chaque printemps, au mois d'avril ! Un merle à plastron (Turdus torquatus torquatus) !

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    Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net


    Un large croissant blanc sur la poitrine me permet de déterminer cet oiseau. C'est un mâle. De passage, au printemps, il paraît très sombre en dessous du plastron, d'un brun foncé à noirâtre presque uniforme. Ses ailes fermées dessinent au-dessus des flancs une zone plus pâle, argentée, parfois peu apparente chez cette sous-espèce nordique. La femelle est plutôt brune et son plastron frappe moins le regard, parce que plus petit et brunâtre. Son allure et son plumage sombre font ressortir sa parenté avec notre merle noir (Turdus merula). Tous deux, par exemple, ont le même "tic" de relever la queue en se posant. Cependant, le merle à plastron me paraît un peu plus svelte et robuste, endurci au climats rudes. Son naturel farouche et nerveux, sa voix rocailleuse, son attitude dressée et toujours sur le qui-vive, le rapproche davantage de la grive litorne (P. Géroudet, 1998).

     

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    La grive litorne (Turdus pilaris) pour comparaison.

    Photo: Didier Collin - www. oiseaux.net


    En observant attentivement notre oiseau, de passage au printemps, je remarque son bec jaune à pointe brune, ses pattes brun clair et l'iris brun noirâtre.

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    Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net


    Le merle à plastron est une espèce à distribution boréo-alpine typique (D. van der Elst, 1984). Sa répartition géographique est disjointe, sans être tout à fait celle des véritables reliques glaciaires comme le lalopède alpin (Lagopus muta) ou le pic à dos blanc (Dendrocopos leucotos). Paul Géroudet (1998) nous dit dans son ouvrage à propos des Passereaux d'Europe: "La dislocation de l'espèce après les glaciations a constitué des populations isolées dans les systèmes montagneux d'Europe moyenne et méridionale". Pour expliquer cette curieuse répartition, il nous faut remonter dans le temps. Le quaternaire a vu apparaître des phénomènes climatiques particuliers et notamment la dernière invasion glaciaire, dite de Würm. L'Europe de l'ouest est demeurée longtemps sous un climat rigoureux très froid et sec, des calottes de glace couvrant les régions septentrionales du continent. Les  plaines fertiles d'aujourd'hui étaient composées de steppes et la taïga couvrait la Provence ainsi qu'une partie de la péninsule ibérique.


    L'Europe lors de la dernière glaciation dite de Würm, débutant vers 70.000 ans et se terminant vers 12.000 ans, du moins sous nos latitudes.

     

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    La glaciation de Würm est une manifestation d'un refroidissement qui a concerné plus ou moins directement toute la planète. Ce refroidissement a notamment eu pour conséquence une baisse du niveau des mers d'une centaine de mètres (régression marine) et l'établissement d'un climat périglaciaire dans nos régions, aboutissant à de profondes modifications de la faune et de la flore (voir à ce propos les pages concernant la Glaciation de Würm, sur le site http://fr.wikipedia.org).


    A cette époque, il ne devait y exister que des oiseaux de la faune boréale qui, lors du refroidissement, migrèrent plus au sud. Quant à la plupart des espèces européennes actuelles, il semblerait qu'elles habitaient les plaines russes et d'Asie centrale, qui jouissaient alors d'un climat un peu moins rigoureux. Lors du retrait des glaciers, la faune arctique remonta progressivement vers le nord et, quelques-uns de ses représentants, trouvèrent refuge en altitude, dans les Alpes, les Pyrénées ou d'autres sommets, là où les conditions climatiques se rapprochent le plus de celles des régions froides du nord de l'Europe (J.-F. Dejonghe, 1984). C'est le cas du lagopède alpin, du pic à dos blanc, mais aussi du lièvre variable (Lepus timidus). Par ailleurs, on constate le même phénomène chez certaines plantes présentes dans les régions septentrionales de l'Europe et dans les Alpes. Ainsi la dryade à huit pétales, appelée aussi Thé des Alpes, Thé suisse ou Chênette (Dryas octopetala) est un arbuste en espalier doué d'un remarquable pouvoir de colonisation. Cette espèce calcicole des Alpes croît dans presque toutes les montagnes d'Europe, des Pyrénées au Caucase et dans les régions arctiques. Elle a donné son nom à la période de la fin du dernier épisode glaciaire, le Dryas.

     

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    Photo: Fr. Hela, Nationalpark Hohe Tauern (Alpes autrichiennes), Juillet 1989.


    La répartition actuelle de notre merle à plastron semblerait donc bien pouvoir, en partie, s'expliquer par ces phénomènes glaciaires. La sous-espèce alpestris niche dans les montagnes du sud de l'Europe, des Pyrénées aux Balkans. Dans les Alpes, l'espèce est présente en lisière des forêts de résineux et dans les aulnaies de l'étage subalpin, de préférence sur les versants exposés au nord (Ubac) (Dejonghe J.-F., 1984). Elle occupe, entre autres, l'Auvergne, les Vosges et la Forêt Noire. En Wallonie, cette sous-espèce est liée à la sylviculture de l'épicéa (Picea abies), aux altitudes les plus élevées, surtout au-delà de 600 mètres. D'après L. Schmitz (2010), le merle à plastron serait un nicheur très rare et fort localisé, dans les Hautes-Fagnes et les forêts périphériques. Pour cet auteur, des informations fragmentaires ne permettent pas d'écarter une possible présence sur les autres crêtes ardennaises (plateaux des Tailles, de Saint-Hubert, de Libramont - Libin et de la Croix-Scaille) (Atlas des oiseaux nicheurs de Wallonie, L. Schmitz - 2010). 

     

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    Photo: Alain Chappuis@Naturissima(2011)


    La sous-espèce torquatus (celle observée à Tricointe) niche dans le nord et l'ouest de la Grande-Bretagne et sur le plateau scandinave. Les deux sous-espèces hivernent principalement dans le sud-ouest de l'Europe et au Magreb. 

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    Turdus torquatus torquatus, sous-espèce nordique de passage chez nous.

    Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net


    Au cours de ses migrations, la sous-espèce torquatus se rencontre en petit nombre dans tous les pays d'Europe occidentale. La migration printanière de celle-ci se déroule en moyenne du 1 avril au 2 mai, en Belgique. Le passage des mâles est plus important et précoce que celui des femelles (décalage en général d'une dizaine de jours). D'après D. van der Elst (1984), le schéma des migrations peut être sensiblement influencé par les conditions météorologiques. A plusieurs reprises, un passage du merle à plastron simultané à celui de traquets, de rougequeues à front blanc (Phoenicurus phoenicurus), de grives musiciennes (Turdus philomelos), de gobemouches noirs (Ficedula hypoleuca) et d'autres passereaux rejoignant la Scandinavie, a coincidé avec un vent d'est soutenu.  


    Ouvrages et documents consultés:

    Dejonghe J.-F.- "Les oiseaux de montagne" Edition du Point vétérinaire, 1984.

    Favarger Cl. et Robert P.-A. "Flore et Végétation des Alpes" (Tomes I et II) Ed. Delachaux et Niestlé, 1995.

    Géroudet P.- "Les Passereaux d'Europe" Edition mise à jour par M. Cuisin, Delachaux et Niestlé, Paris 1998.

    Schmitz L. - "Merle à plastron, Turdus torquatus", in "Atlas des oiseaux nicheurs de Wallonie" (pp. 320-321) Ed. Aves et Région wallonne, 2010.

    Schmitz L. - "Le Merle à plastron (Turdus torquatus) d'avril 2006 à Stockay n'était pas un alpestris", in Bulletin Aves Vol. 44/2, juin 2007.

    Schmitz L.et Michel J. - "Identité subspécifique, distribution et habitat des Merles à plastron (Turdus torquatus) nicheurs en Belgique", in Bulletin Aves Vol. 37/1-2, décembre 2000.

    Svensson L.- "Le guide ornitho" Ed. Delachaux et Niestlé, Paris 2010.

    van der Elst D.- "Le statut du Merle à plastron (Turdus torquatus) en Wallonie et en Brabant", in Bulletin Aves Vol. 21/2, 1984.