• Un couple de Pie-grièche écorcheur (Lanius collurio) à l'Airbois (Tricointe) !

    Dans le texte, les chiffres entre parenthèses invitent le lecteur à prendre connaissance des informations complémentaires, en fin de note.

    Depuis 2007, le paysage a bien changé autour de la Ferme de l'Airbois. La pente de la colline, exposée au nord, qui domine le hameau de Tricointe, est devenue un milieu plus ouvert et lumineux, diversifié et plus favorable à l'avifaune des sites ouverts ou semi-ouverts. La tempête du 17 janvier 2007 rase 8ha de conifères et la coupe à blanc, en 2008 et 2009, fait disparaître définitivement de l'endroit les épicéas communs et les sapins de Douglas. Il y a cinq ans déjà que les derniers engins de débardage ont rendu le silence à ces lieux et de nombreux passereaux ont trouvé la zone accueillante pour s'y reproduire (1), s'y arrêter lors des migrations (2) ou, simplement, s'y nourrir (3). L'ancienne coupe forestière est devenue aussi le terrain de chasse idéal pour de nombreux rapaces. Le faucon crécerelle (Falco tinnunculus), l'épervier d'Europe (Accipiter nisus), la buse variable(Buteo buteo), la bondrée apivore (Pernis apivorus) ou le busard Saint-Martin (Circus cyaneus) y sont observés régulièrement. C'est aussi le lieu de parade favori pour les bécasses des bois (Scolopax rusticola).

    Le 6 juin dernier, une fauvette grisette (Sylvia communis), s'élève de quelques mètres au-dessus des broussailles, émettant une série de strophes précipitées, puis se pose au sommet de la branche morte d'un arbuste en produisant ses phrases volubiles. A ma gauche, à partir d'un arbre de la lisière, le pipit des arbres (Anthus trivialis) pratique son vol chanté toujours surprenant. Le bruant jaune (Emberiza citrinella) passe avec de la nourriture au bec. Là, à la pointe d'un rejet de frêne dénudé, un oiseau paraissant plus costaud, ayant la taille d'un gros moineau (4), est perché. Sur son poste d'affût, il semble guetter, prêt à plonger sur une proie. Il s'éclipse soudain et reparaît bien en vue, sur un rameau, dix mètres plus loin. La calotte gris pâle, le bandeau noir en travers de l'oeil, le manteau et les ailes brun roux, la poitrine rosée, la queue assez longue, noire et blanche, sont les caractéristiques de la pie-grièche écorcheur mâle.

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    Photo: Didier Collin - www.oiseaux.net

     

    Hier soir, Alain m'a annoncé la présence d'un couple à l'Airbois. Quelle joie ! La pie-grièche écorcheur est bien présente. Elle choisira peut-être le site pour se reproduire. De magnifiques observations en perpective se préparent !

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    Un couple de pie-grièche écorcheur à l'Airbois (femelle à gauche et mâle à droite).

    Photo: Didier Collin - www.oiseaux.net


    Les pies-grièches (Laniidae) sont des passereaux de taille moyenne faisant figure de petits rapaces avec leur bec crochu. La longue queue, les beaux plumages en partie bariolés de noir et de blanc et la tête assez grosse marquée généralement d'un large bandeau sombre (souvent noir) à travers l'oeil ou derrière celui-ci sont autant de caractéristiques de la Famille.

     

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    Photo: Yvon Toupin - www.oiseaux.net


    Ces passereaux ont l'habitude de se tenir bien en vue, de préférence sur des postes dominants, souvent en terrain découvert, pour guetter leurs proies. Selon l'habitat, celles-ci sont très variées: insectes, araignées, larves et vers, escargots, petits reptiles (lézards, orvets, ...) et amphibiens (grenouilles, tritons), jeunes rongeurs ou musaraignes, petits oiseaux pris au nid ou peu après leur sortie. Les invertébrés (insectes surtout) constituent une part importante du régime alimentaire des pies-grièches. Soulignons aussi la manie de la Famille d'empaler le butin sur les épines d'arbustes, comme les aubépines et les prunelliers, ou sur des fils barbelés, en des points précis du territoire.

     

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    Le mâle de pie-grièche écorcheur au lardoir.

    Photo: A. Saunier, Eschert (CH), août 2002.


    L'utilité de ces "lardoirs" serait de fixer la proie afin de mieux la dépecer. Cependant, de nombreux oiseaux se contentent de maintenir la proie dans les doigts d'une patte, qu'ils portent souvent au bec. Ce comportement spécialisé n'est pas remarqué chez tous les oiseaux et serait plus régulier dans les régions à climat humide et froid, où la chasse aux insectes est de durée réduite. Cette hypothèse est à vérifier !

    Tous les Laniidés d'Europe (cinq espèces) sont en forte régression depuis la deuxième moitié du XXème siècle. Celle-ci coïncide avec l'apparition de l'agriculture intensive et industrielle. En Belgique, la pie-grièche rose (Lanius minor) n'a plus niché depuis 1930. La pie-grièche à tête rousse (Lanius senator) est devenue un oiseau nicheur occasionnel (un seul cas de nidification lors des prospections pour l'atlas des oiseaux nicheurs de Wallonie, de 2001 à 2007). La pie-grièche grise (Lanius excubitor) et la pie-grièche écorcheur (Lanius collurio) restent donc les seuls Laniidés qui se reproduisent encore en Wallonie.

     

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    La pie-grièche grise (Lanius excubitor)

    Photo: Jules Fouarge - Aves-Natagora


    La cause principale de la régression des pies-grièches, toutes espèces confondues, est la disparition de leurs habitats. L'emploi des pesticides et l'impact de ceux-ci sur l'entomofaune doit aussi avoir un effet très néfaste sur ces oiseaux particuliers.

    Revenons maintenant à la pie-grièche écorcheur. La femelle, plus discrète, a la poitrine barrée de gris et un léger bandeau brun sur l'oeil. Les juvéniles ressemblent aux femelles et portent un manteau écailleux.

     

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    Pie-grièche écorcheur: la femelle

    Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net


    La silhouette dressée de la pie-grièche écorcheur est typique. Sur son poste d'affût, elle voit tout. Que l'intrus approche, les battements nerveux de sa queue s'intensifient et, d'un vol ondulé, elle disparaît pour reparaître un peu plus loin, sur un autre support. Elle émet alors des cris d'alarme assez forts et grinçants.

     

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    Pose typique d'une pie-grièche écorcheur inquiète

    Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net


    Dès le mois de mai, le mâle prend possession de son territoire et le défend hardiment. Lorsqu'une femelle le rejoint, il chante (5), en faisant vibrer ses ailes, fait le beau, montrant tour à tour le rose de sa poitrine ou les contrastes de son dos.

     

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    Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net


    En général, c'est lui qui construira le gros oeuvre du nid, caché au coeur d'un buisson touffu, laissant à la femelle le soin de le parachever. Celle-ci couvera ses 5 ou 6 oeufs, ravitaillée régulièrement par son compagnon. L'envol des jeunes aura lieu vers deux semaines. La petite famille restera longtemps unie.

    Dès la fin août, les pies-grièches écorcheurs quittent notre pays pour un long voyage de nuit qui les mènera dans les savanes et steppes boisées de l'Afrique orientale et méridionale, au sud de l'Equateur. La migration (6) des oiseaux d'Europe occidentale et centrale a ceci de particulier qu'elle concentre le flot des voyageurs d'automne vers les Balkans et la Grèce, d'où ils gagnent directement l'Egypte. De là, les oiseaux progressent vers leurs quartiers d'hiver (P. Géroudet, 1998). Au retour, les pies-grièches écorcheurs suivent une route un peu différente: du Soudan, elles passent en Arabie, en Palestine, en Syrie et en Asie Mineure, sur un front étroit, puis se dispersent en éventail sur l'Europe. Chez nous, le retour de l'espèce a lieu fin avril et début mai, plus ou moins tard selon les années.

     

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    Les habitats typiques de la pie-grièche écorcheur sont les campagnes ouvertes, les prairies parsemées de haies denses, riches en buissons épineux (aubépines et prunelliers surtout). Elle fréquente aussi les landes, les coteaux calcaires et les coupes forestière en repousse.

    Photo: Yvon Toupin - www.oiseaux.net

    (1) Les oiseaux nicheurs sont notamment le bruant jaune (Emberiza cirtinella), la fauvette des jardins (Sylvia borin), la fauvette à tête noire (Sylvia atricapilla), la fauvette grisette (Sylvia communis), l'accenteur mouchet (Prunella modularis), le troglodyte (Troglodytes troglodytes), le pouillot véloce (Phylloscopus collybita), le pouillot fitis (Phylloscopus trochilus) et l'hypolaïs polyglotte (Hippolais polyglotta).

    (2) La zone est parfois une halte migratoire pour le tarier pâtre (Saxicola torquatus), la locustelle tachetée (Locustella naevia), la grive litorne (Turdus pilaris), la grive mauvis (Turdus iliacus), le pinson du nord (Fringilla montifringilla), le sizerin cabaret (Carduelis flammea), ...

    (3) Outre les rapaces, de nombreux passereaux viennent s'y nourrir: pic noir (Dryocopus martius), pic vert (Picus viridis), coucou gris (Cuculus canorus), pinson des arbres (Fringilla coelebs), pigeon ramier (Columba palumbus), linotte mélodieuse (Carduelis cannabina), verdier d'Europe (Carduelis chloris), rougegorge (Erithacus rubecula), bouvreuil pivoine (Pyrrhula pyrrhula), grive musicienne (Turdus philomelos), ...

    (4) La taille de la pie-grièche écorcheur est intermédiaire entre celles du moineau et du merle (Longueur: 16,5 à 18 cm; poids moyen: 26 à 38 g).

    (5) Le chant du mâle relativement discret s'étend surtout de l'arrivée de l'oiseau à l'éclosion des petits, avec quelques reprises estivales occasionnelles. Il est composé d'imitations de chants d'autres oiseaux constituant un babil agréable et varié, quoique peu sonore.

    (6) Ce type de migration est appelé "migration en boucle", d'après certains auteurs.


    Bibliographie:

    Atlas des oiseaux nicheurs de Wallonie - 2001-2007 (Publication d'Aves  et du Département de l'étude du Milieu Naturel et Agricole - Service Public de Wallonie) -Gembloux 2010:

    Dehem Ch.: Pie-grièche grise Lanius excubitor

    Jacob J.-P.: Pie-grièche à tête rousse Lanius senator et Pie-grièche à poitrine rose Lanius minor

    Titeux N., van der Elst D. et Van Nieuwenhuyse Dr.: Pie-grièche écorcheur Lanius collurio


    Géroudet P. et Cuisin M.: "Les Passereaux d'Europe" Tome 2 - Delachaux et Niestlé, Paris 1998.

    Jacob J.-P.: "La situation des Pies-grièches écorcheurs (Lanius collurio) et grise (Lanius excubitor) en Wallonie (Belgique)", in Aves (Bulletin de la Société d'études ornithologiques Aves), 36 (1-3) - 1999.

    Svensson L., Mullarney K. et Zetterström D.: "Le guide Ornitho" - Delachaux et Niestlé, Paris 2010.

    Zollinger J.-L.: "Evolution de l'habitat et des effectifs d'une population de Pie-grièche écorcheur Lanius collurio sur le Plateau vaudois", in Nos Oiseaux (Revue de la Société romande pour l'étude et la protection des oiseaux), Volume 53/1 - Mars 2006 - N°483.