• Le ciel sur la terre !

     

    "Et incarnatus est", page musicale de la Messe en ut mineur que W.A. Mozart ne put achever, est une des plus belles musiques que je connaisse. Comme l'écrit justement Eric-Emmanuel Schmitt, ce chant s'élève vers le ciel, au-dessus de cette terre. C'est un chant heureux, reconnaissant, pur, sans cesse renouvelé, un vol d'alouette dans l'azur. L'alouette des champs, oiseau des plaines offertes au vent et des étendues cultivées, monte à la verticale dans l'azur, les ailes vibrantes, en chantant sans cesse pour célébrer le jour qui pointe, la rencontre du ciel et de la terre.

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    Elle appelle la voie céleste pour qu'elle vienne rejoindre la surface du sol ou se mirer dans les eaux tremblantes, ondulantes ou courantes. Là-bas, entre ciel et terre, dans nos campagnes, le chant de l'alouette montera partout, lors des journées ensoleillées du printemps avenir.

     

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    DurnalCampagne vers Spontin

    Photo: Fr. Hela, Durnal, 6 Juin 2013

     

    L'alouette des champs semble renaître chaque année de la terre nourricière et exprime la beauté de la vie primordiale. Le minuscule corps de cet oiseau devient semblable à celui du violon. Il résonne et, en l'écoutant, je tressaille chaque fois.

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    Photo: http://www.deryabina.ru

     

    C'est exactement, cette même impression que j'éprouve lorsque Maria Stader interprète "Et incarnatus est". Comme l'Alouette, sa voix s'attarde, suspendue, et s'envole. Ce n'est plus une voix, ce sont des ailes ! C'est une brise harmonieuse qui m'emmène au-delà des nuages. William Blake écrira à propos de l'alouette : "Sa petite gorge travaille sous l'inspiration; chaque plume de sa gorge, de sa poitrine et de ses ailes vibre de l'effluence divine. Toute la nature l'écoute en silence, et le redoutable soleil reste immobile sur la montagne, en regardant ce petit oiseau avec tendre émerveillement et humilité, avec amour et vénération."

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    Photo: http://www.arthurgrosset.com/europebirds/skylark.html

     

    Par ses vibrations et la beauté de ses sons, le chant de l'alouette encourage les herbes à croître. Soudain, les graines des fleurs des champs, qui somnolaient dans l'ombre de la terre se déploient et tout verdoie.

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    Le mouron des champs (Anagallis arvensis subsp. arvensis)

    Photo: Fr. Hela, Yvoir, 7 juin 2011

     

    Voici W.A Mozart, encore lui, dans son Andante du Concerto pour piano n°21 ! Le chant de l'instrument monte et descend. Je plane dans la paix et la béatitude. Des ambiances vernales reviennent à ma mémoire et défilent maintenant devant mes yeux. Quelque part en Argonne, région méridionale de la Lorraine française, il est une forêt de hêtres dont le sol brun, recouvert de feuilles mortes, se colore en mai d'un bleu indéfinissable. Le miracle s'y accomplit chaque année. Le ciel rejoint la terre dans un tapis continu composé des corolles bleues des anémones hépatiques (Hepatica nobilis) !

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    Photo: http://www.luontoportti.com/suomi/fr/kukkakasvit/anemonehepatique

     

    Oui, le ciel descend sur terre ! Je vous le jure ! D'ici quelques semaines, allez le voir au pied de nos haies, sous la forme et les couleurs des violettes odorantes ou des lierres terrestres !

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    Photo: Fr. Hela, Evrehailles, 27 Mars 2012

     

    A certains endroits, dans les chênaies et frênaies brabançonnes, des milliers de jacinthes des bois remplissent d'azur le sous-bois. Les anémones sylvies étalent des nuages blancs et roses sur le sol de nos sylves.

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    Photo: Fr. Hela, Annevoie-Rouillon, 22 Avril 2013

     

    Un beau matin printanier, après une belle nuit au ciel dégagé, rendez-vous dans le bois de charmes. Les étoiles se sont déposées sur le tapis de feuilles mortes. Les ficaires y forment des constellations sur la terre.

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    Photo: Fr. Hela, Rivière, 11 Mars 2012

     

    Au détour d'un sentier, après une giboulée, le ciel apparaît dans la flaque d'eau. Nul besoin de lever le regard, il est là, dans l'eau de l'étang, du lac et de la rivière !

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    Photo: Fr. Hela, Marais d'Harchies-Hensies-Pomeroeul, 9 Mai 2011

     

    En Zélande néerlandaise, où les fleuves rencontrent la mer, dans les immenses vasières argentées, il se contemple. Lui et la terre ne font qu'un. Les gracieux chevaliers, bécasseaux et autres limicoles parcourent ces étendues et sondent sans cesse la vase du bec. Leurs corps et le firmament se reflètent dans le même miroir. Et si vous n'êtes pas encore convaincu, vous le verrez ce ciel, se mirer à coup sûr, dans les yeux de quelqu'un que vous aimez et qui est rempli de joie !

    Voici, en quelques mots, ce qui m'inonde en écoutant ce concerto pour piano de W.A. Mozart. Le printemps est une création qui se renouvelle sans cesse. Durant la longue attente de l'hiver, nous prenons conscience de notre fragilité et, chaque année, comme nous, l'alouette doit peut-être se poser la question avec C.F. Ramuz: "Et si le soleil ne revenait pas ?"

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    Cette jeune alouette des champs que j'ai sauvé et remis en liberté a t'elle survécu et chantera-elle ce printemps, dans les campagnes de Dion ?

    Photo: Fr. Hela, Beauraing (Dion), 21 Juin 2013

    Au mois de mars, dans tous les accents du chant de cet oiseau céleste retentit une tonalité de transcendance et Bachelard se pose les questions suivantes: "Pourquoi une verticale du chant a-t-elle une si grande puissance sur l'âme humaine ? Comment peut-on en recevoir une si grande joie, une si grande espérance ? C'est peut-être, parce que ce chant est à la fois vif et mystérieux."

    A ce propos, je dirais volontiers que l'alouette des champs m'envoie le Souffle qui réchauffe mon âme fragile pour que j'ouvre les yeux du cœur et exprime ma gratitude devant tant de trésors et de beautés qui me sont offerts. Le printemps, c'est la fête du Souffle, la renaissance en soi et hors de soi avec tous les êtres et l'univers entier ! Par son chant, l'alouette nous sort de notre torpeur, elle nous relie avec le ciel et la terre. En quelque sorte, l'oiseau nous ramène de la mort à la vie. Je chantonne à présent quelques paroles de Henri Gougaud, d'après un poème de Vitezslav Nezval et mises en musique par Jean Ferrat "Mon chant est un ruisseau") et cela m'inspire. Dans ce monde incertain comme barque qui penche, le chant de l'alouette est un ruisseau, son chant est une mûre !

     

    François Hela