• Un autre "colibri": le Sphinx gazé (Hemaris fuciformis) dans la vallée du Bocq !

    Fin du mois de mai 2014, à Durnal, en contrebas de l'ancienne carrière de l'Herbois et de la voie de chemin de fer Ciney-Spontin-Yvoir, aujourd'hui fréquentée par des petits trains touristiques, une zone de la rive du Bocq, bien dégagée et exposée aux rayons du soleil, est particulièrement fleurie. A cette saison, de nombreuses plantes en fleurs attirent plusieurs espèces d'insectes butineurs, dont la Reine-des-prés (Filipendula ulmaria), la Lysimaque commune (Lysimachia vulgaris), la Stellaire des bois (Stellaria nemorum), le Myosotis des bois (Myosotis sylvatica), le Compagnon rouge (Silene dioica) et l'assez rare Aconit tue-loup (Aconitum lycoctonum). Durant une observation assez longue du va-et-vient des insectes, je pu admirer, en outre, le vol ramé assez lent de quelques Nacrés de la Sanguisorbe (Brenthis ino), mais aussi l'impressionnante Abeille charpentière (Xylocopa violacea) dont l'apparition dans notre région est fort rare ! Les fleurs roses rougeâtres des Compagnons rouges recevaient fréquemment la visite d'un sphinx au vol stationnaire, le Sphinx gazé (Hemaris fuciformis).

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    Photo: Fr. Hela, Durnal (vallée du Bocq), 29 Mai 2014

     

    Chez nous, cette espèce est beaucoup plus rare que le Moro-Sphinx (Macroglossum stellatarum) qui a fait l'objet de ma note précédente. Bien différent de celui-ci, le Sphinx gazé, appelé aussi Sphinx du chèvrefeuille, est tout d'abord reconnaissable à ses ailes vitrées, pourvues d'écailles uniquement sur le bord externe des ailes antérieures. Notons cependant, que, fraîchement éclos, les futures zones alaires transparentes du papillon sont couvertes légèrement d'écailles brun rouge, celles-ci tombant au premier vol, ne persistant plus qu'au niveau des aires marginales.

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    Photo: Ph. Vanmeerbeeck, Couthuin, 24 Mai 2014

     

    Le Sphinx gazé (4 à 4,5 cm de longueur), aux anneaux abdominaux brun rouge et jaunâtres ressemble plus à un Hyménoptère. Hétérocère ("papillon de nuit"), il apparaît de mai à août et il vole le jour, par temps chaud, uniquement au soleil, de environ 10 heures du matin jusque fin d'après-midi.

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    Photo: Ph. Mothiron

     

    Il fréquente les prairies richement fleuries et les clairières ou lisières avec une diversité de fleurs mellifères. On le trouve aussi, d'après certains auteurs, dans des forêts claires et des bois mixtes pourvu qu'une grande quantité de lumière arrive dans le sous-bois. Comme je le dis plus haut, il pratique le vol stationnaire, mais, paraît-il, repose néanmoins l'extrémité des pattes antérieures sur le rebord de la corolle lorsqu'il butine. Il recherche particulièrement les fleurs roses, violettes ou bleues, notamment celles de la Centranthe rouge (Centranthus ruber), de la Valériane officinales (Valeriana officinalis), de la Sauge des prés (Salvia pratensis), de la Vipérine (Echium vulgare), de la Bugle rampante (Ajuga reptans), mais parfois aussi des plantes ornementales des jardins, comme les Phlox ou les Œillets.

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    La Centranthe rouge (Centranthus ruber)

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    L'inflorescence de la Valériane officinale (Valeriana officinalis)

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    La Sauge des prés (Salvia pratensis)

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    La Vipérine (Echium vulgare)

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    La Bugle rampante (Ajuga reptans)

    Photos: Fr. Hela

     

    La femelle pond ses œufs un à un généralement sur la face inférieure des chèvrefeuilles arbustifs ou lianeux. La ponte débute vers le milieu du mois de mai et les chenilles s'observent en juin-juillet et en août-septembre (seconde génération annuelle), de préférence en des endroits modérément humides, situés dans les sous-bois des forêts claires, en lisières forestières ou dans les haies. On les trouve sur la face inférieure du Camérisier (Lonicera xylosteum) et de la Symphorine blanche (Symphoricarpos albus). Dans la littérature, on mentionne encore, comme plantes nourricières, le Chèvrefeuille des bois (Lonicera periclymenum), les Gaillets (Galium div.), la Knautie des champs (Knautia arvensis) et Deutzia scabra, cultivé pour l'ornement dans les parcs et jardins.

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    La chenille adulte du Sphinx gazé mesure 4 à 5 cm. Elle est verte et présente une peau granuleuse. Elle porte une ligne latérale jaune blanchâtre de part et d'autre du dos. Ses stigmates sont brun rouge et sa face ventrale est soit verte comme le reste du corps, soit brun foncé. Sa corne, à l'arrière de l'abdomen, est faiblement arquée et recouverte d'une granulation bleuâtre ou brunâtre.

    Photo: fr.wikipedia.org

     

    La nymphose se déroule au sol, dans une toile tissée. La chrysalide, noir brun avec des zones intersegmentaires plus claires, hibernent. Néanmoins, certaines d'entre elles éclosent encore la même année.

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    Le Camérisier (Lonicera xylosteum), la Symphorine blanche (Symphoricarpus albus) et le Chèvrefeuille des bois (Lonicera periclymenum), plantes nourricières de la chenille.

    Photos: Fr. Hela

     

    Le Sphinx gazé est présent en Afrique du Nord, en Europe occidentale, ainsi qu'au nord-ouest de l'Inde et au Japon. En montagne, il peut atteindre des altitudes élevées (2000 m, en Suisse). Plus lié aux prairies fleuries bien ensoleillées que le Moro-Sphinx, il se maintient tout de même dans nos régions du fait que la chenille vit sur les Chèvrefeuilles, dont Lonicera xylosteum, espèce croissant de préférence sur des substrats contenant du calcaire (calciphile). Ce chèvrefeuille arbustif, appelé Camérisier, est encore relativement abondant dans nos chênaies thermophiles et, de plus, il est également cultivé pour l'ornement comme, d'ailleurs, la Symphorine blanche que l'on trouve en abondance dans les jardins, les grandes propriétés entretenues ou les haies proches des habitations.

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    Photo: Ph. Vanmeerbeeck, Couthuin, 24 Mai 2014

     

    Documents consultés (indications valables aussi pour la note précédente à propos de Macroglossum stellatarum):

    Aubert J.-F.: "Papillons d'Europe" - II. Nocturnes et Sphingidés, Delachaux et Niestlé, 1968

    Chinery M.: "Insectes de France et d'Europe occidentale", Flammarion, 2005

    Gillard M.: "Les papillons migrateurs en Belgique", in "Natura Mosana", Vol. 50, n°2, Avril-Juin 1997

    Groupe de travail des lépidoptéristes (ouvrage collectif): "Les papillons et leurs biotopes" - Vol.2, Pro Natura - Ligue suisse pour la protection de la nature, 1999

    Lévêque A.: Etude des migrations de papillons en France", in Revue "Insectes" de l'Office pour les insectes et leur environnement (OPIE) - 33, n°128 - 2003

    Luquet Gérard Chr.: "Papillons d'Europe" - Edition française de l'ouvrage de I. Novàk et Fr. Severa (1980 Artia, Prague), Bordas, 1983

    Rougeot P.-C. et Viette P.: "Guide des papillons nocturnes d'Europe et d'Afrique du Nord", Delachaux et Niestlé, 1978

    Vadam J.-Cl.: "Sur la présence de quelques papillons au cours de l'été 2003", in bulletin de la Société d'Histoire Naturelle du Pays de Montbéliard, 2004

     

     

     

     

     

     

     

  • Des "Oiseaux-Mouches" ou "Colibris" dans notre région ?

    Voici un titre particulier qui peut paraître farfelu ! Et pourtant, je ne compte plus les messages que je reçois chaque année, de juillet à octobre, comme quoi il y aurait des "colibris" dans notre commune !

    Le 14 octobre 2014, j'entreprenais de visiter une ancienne petite carrière située à l'arrière d'un ancien four à chaux restauré et qui abrite actuellement la Maison des Jeunes d'Yvoir, à proximité de la gare. Mon attention fut attirée par un insecte de couleur grise qui venait de se poser sur un bloc de rocher exposé au soleil. C'est lui, le fameux "colibri" !

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    Le Moro-Sphinx (Macroglossum stellatarum)

    Photo: Fr. Hela, Yvoir, 14 Octobre 2014

     

    En fait, il s'agit du Moro-Sphinx (Macroglossum stellatarum), appelé aussi Sphinx du Caille-Lait, ou encore, Oiseau-Mouche. C'est un Hétérocère ("papillon de nuit") de plus ou moins 4, 5 cm, volant le jour jusqu'au crépuscule. De juin à novembre, c'est ce papillon que vous apercevez, en vol stationnaire devant les corolles d'un pélargonium, de pétunias, de phlox, de jasmins, de violettes, de vipérines, de buddléas ou arbres aux papillons ... et de bien d'autres espèces végétales.

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    Photo: Pierre Magniez, Angleur, 3 Juin 2011

     

    Notre "papillon de nuit", à l'activité diurne, fréquente les prairies fleuries, les bords des champs si quelques plantes ont résisté aux herbicides, les parterres ornementaux des jardins et des grandes propriétés et, même, les jardinières fleuries de vos appuis de fenêtres ou de votre balcon ! Agile, il puise le nectar des fleurs, surtout bleues ou violettes, à l'aide d'une trompe démesurée. C'est d'ailleurs pourquoi Scopoli (1777) l'a désigné sous le nom de Macroglossum signifiant "grande langue". Il ne se pose jamais sur les fleurs, mais s'immobilise devant elles, suspendu dans l'air par les vibrations rapides de ses ailes. 

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    Photo: Pierre Magniez, Angleur, 3 Juin 2011

     

    Au bout de quelques secondes, il quitte une corolle à la vitesse d'un éclair pour se poster à nouveau devant une autre. Les battements d'ailes sont si rapides, durant le vol stationnaire, que l'on ne distingue pratiquement que son corps. Evidemment, ce comportement fait penser à celui d'un colibri ! Ce vol stationnaire et les organes qui servent à aspirer le suc des fleurs sont des convergences que l'on trouve chez notre sphinx et d'autres insectes, certains oiseaux et, même, chez certains mammifères comme les chauves-souris nectarivores. 

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    J.-F. Aubert (1968) nous dit à propos du Moro-Sphinx qu'il arrive que celui-ci pénètre, en été, dans des appartements et qu'il essaie de butiner les fleurs des papiers peints, les prenant pour des fleurs naturelles ! R.-A. Burton (1577-1640) aurait même observé un individu s'intéressant aux fleurs artificielles ornant le chapeau d'une belle dame !

    De juin à novembre, le papillon apparaît souvent dans les carrières, le long des murs en pierres sèches ou dans d'autres endroits rocheux. 

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    La petite carrière derrière l'ancien four à chaux restauré, à Yvoir, est souvent visitée par le papillon.

    Photo: Fr. Hela

     

    On a aussi constaté que des Moro-Sphinx se regroupent en des endroits favorables (balcons abrités ou roches surplombantes ...). De là, ils partent à la recherche de nourriture. Les accouplements auraient lieu durant ces regroupements. La nuit, ils se cacheraient dans des anfractuosité de murs, de rochers ou d'arbres.

    Au repos, le Moro-Sphinx présente des ailes antérieures grises portant quelques lignes plus foncées.

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    Photo: Fr. Hela, Yvoir, 14 Octobre 2014

     

    Sa tête et une grosse partie de son corps sont aussi de couleur grise. Le bas de l'abdomen montre des taches noires et blanches de chaque côté de celui-ci.

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    Photos: Ph. Vanmeerbeeck, Couthuin, 9 Janvier 2012

     

    Les ailes postérieures, visibles lorsqu'il vole, sont jaunâtres à rouge orangé et l'abdomen se termine par une étonnante touffe de poils noirs et blancs mobiles qui s'écartent et se resserrent pendant le vol stationnaire, comme les lamelles d'un éventail. Celle-ci jouerait probablement le rôle analogue à celui des plumes caudales des oiseaux, d'après J.-F. Aubert (1968).

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    Photo: Ph. Vanmeerbeeck, Couthuin, 24 Mai 2014

     

    Notre Sphinx est présent dans toute la région paléarctique. Il est fort présent dans le sud de l'Europe. Chez nous, il peut-être localement abondant ou apparaître isolément, selon les immigrations. C'est aussi un migrateur qui pénètre loin vers le Nord jusque dans les territoires polaires (I. Novàk et al. 1983) et il s'élève en montagne jusqu'à l'étage nival (2.500 m, en Suisse). M. Gillard (1997) considère ce papillon comme un vrai migrateur en Belgique. Pour le Groupe de travail des lépidoptéristes ("Papillons et leurs biotopes", vol.2 - ouvrage collectif - LSPN 1999), le Moro-sphinx est un migrateur connu qui immigre souvent en grand nombre en Europe centrale depuis le Sud, au printemps et en été. Il se présente chez nous en juin-juillet et les femelles pondraient leurs œufs à cette période. Issus de ces pontes, les imagos (papillons adultes) volent ensuite d'août à novembre. Les individus tardifs tendent sans doute d'hiberner sous nos latitudes, mais il est peu probable qu'ils supportent les fortes gelées de certains hivers.

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    Macroglossum stellatarum en vol stationnaire devant des fleurs d'un Buddléa ou Arbre aux papillons (Buddleja davidii)

    Photo: Fr. Hela, Yvoir, 5 Août 2011

     

    La chenille, verte ou brun rouge, à lignes latérales blanches, se nourrit principalement de Gaillets (Galium mollugo, pumilum et verum). Comme autres plantes nourricières, la littérature mentionne en outre les Stellaires (Stellaria sp.), l'Aspérule odorante (Galium odoratum) et la Garance voyageuse (Rubia tinctoria). Elle est visible de juin à octobre, en plusieurs générations. La chrysalide, hibernante dans les régions au climat tempéré, possède un revêtement teinté de gris brun ou de verdâtre. Une bosse caractéristique marque l'emplacement de la trompe.

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    La chenille du Moro-Sphinx porte une corne bleu noir à pointe orangée, au bout de l'abdomen.

    Photo: C. Fortune

     

    Avec des hivers de plus en plus doux de ces dernières années, les chances de survie du papillon et de la chrysalide semblent s'accroître sous nos latitudes. La survie du Moro-Sphinx est également favorisée par sa capacité à utiliser toutes les sources de nectar disponible du printemps à l'automne. Tout semble indiquer qu'une extension de l'aire de distribution de l'espèce en direction du nord est en cours (J.-P. Zuber, 1999).

     

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    Le Gaillet couché ou rude (Galium pumilum), une plante hôte de la chenille du Moro-Sphinx.

    Photo: Fr. Hela, Anhée (Montagne de Sosoye), 19 Juin 2010