Grand-duc d'Europe (Bubo bubo)

  • Propos concernant les pelotes de réjection et le régime alimentaire du Grand Duc d'Europe (Bubo bubo)

    Le 30 octobre 2017, dans une carrière de grès désaffectée, à Spontin (B), je découvrais plusieurs grandes pelotes de réjection sur et aux pieds de deux gros blocs rocheux. Vu leurs tailles, il s'agissait de celles du Grand Duc d'Europe (Bubo bubo) présent dans plusieurs sites carriers, exploités ou non, dans la vallée du Bocq, sur la commune d'Yvoir (B). Au premier abord, ce qui frappe le naturaliste, c'est les dimensions imposantes des pelotes: pour 4 cm de diamètre en moyenne, elles pouvaient atteindre, voire dépasser, le 8 à 10 cm de longueur !

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    Pelote de réjection du Grand Duc d'Europe (Bubo bubo)

    Photo : Fr. Hela, Spontin (B), 3 octobre 2017

     

    Leurs coloris variaient du brun foncé au noirâtre et leurs contenus, emprisonnés dans un enchevêtrement de poils et de restes de plumes, étaient composés notamment de pattes d'oiseaux avec griffes (types Corvidés ou Colombidés), de nombreux piquants et d'une mâchoire de Hérisson d'Europe (Erinaceus europaeus), de crânes, de mâchoires et d'os de Rats surmulots (Rattus norvegicus) et de quelques restes osseux de campagnols  non identifiés.

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    Pelotes de réjection de Grand Duc d'Europe (Bubo bubo): on peut reconnaître dans le haut de la photo les restes d'un oiseau: un tarso-métatarse, les phalanges et les griffes des doigts. A droite, les os semblent être des tibio-tarses et, peut-être un fémur !

    Photo: Fr. Hela, Spontin (B), 3 octobre 2017

     

    Les pelotes de réjection, rappelons-le, sont des boules plus ou moins ovales ou cylindriques contenant tout ce que certaines espèces d'oiseaux se nourrissant de proies petites ou grandes (mammifères, oiseaux, batraciens, reptiles, poissons, insectes,  mollusques à coquilles ou encore de crustacés  et autres arthropodes) n'ont pu assimiler par les sucs digestifs et qui sont rejetées par le bec après le passage par l'oesophage. A l'état frais, elles sont souvent enveloppées d'une mince pellicule de mucus pour faciliter le transit. Elles n'émettent pas d'odeurs comme le font les fientes. Elles ne sont jamais torsadées ou vrillées. Leur contenu apparaît parfois à la surface et, si on examine l'intérieur, les restes sont orientés en tous sens.

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    Pelotes de réjection du Hibou Moyen-Duc (Asio otus) entières et après examen du contenu

     

    Les pelotes de réjection des rapaces nocturnes, les plus connues, fournissent des éléments les plus intéressants pour définir le régime alimentaire d'une espèce. C'est le fait que ceux-ci avalent en général leurs proies entières, sans les dépecer. Leurs sucs digestifs agissant moins longtemps que ceux des rapaces diurnes, les os que l'on trouve dans leurs réjections sont mieux conservés, souvent entiers (mâchoires, crânes, ...) et donc plus aisément reconnaissables. Chez les rapaces diurnes, la proie est dépecée et partiellement plumée ou épilée. De plus, les sucs digestifs sont très puissants. Il en résulte que les pelotes ne contiennent que peu d'os, ceux-ci ayant été broyés et fortement dissous. Il s'agit alors d'un conglomérat de poils, de plumes parsemé de fragments d'os et/ou de morceaux d'élytres de Coléoptères, ... (B. Clesse et Th. Dewitte, 1993).

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    Pelotes de réjection d'Effraie des clochers (Tyto alba): on reconnaît ici une partie du crâne, les incisives et les molaires bien conservées d'un campagnol.

    Photo: Fr. Hela, Evrehailles (Ferme du Harnoy) (B), 26 juillet 2012

     

    Il faut savoir aussi que de nombreux autres oiseaux rejettent des pelotes. Parmi ceux-ci, on trouve, entre autres, les grèbes, les cormorans, les cigognes, les hérons, les limicoles (huîtriers, barges, ...), les mouettes et goélands, le Martin-pêcheur (Alcedo atthis), les martinets, les pie-grièches, les Corvidés (corneilles, corbeaux, pies,...), mais également de petits passereaux !

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    Le Cincle plongeur (Cinclus cinclus), bien connu dans la vallée du Bocq, rejettent aussi des pelotes de réjection ! La recherche doit porter sur les gros rochers arrondis qui émergent de l'eau souvent maculés de fientes blanches ou qui parsèment la berge de la rivière, mais également  sur des troncs couchés en travers du cours d'eau ou sur de petites plages de vases. De couleur brun clair ou jaune, brillantes une fois séchées, elles sont petites (en moyenne une longueur de 1 à 1,5 cm pour 0,3 à 0,5 cm de large), en forme de gélules assez friables. On y trouve des grains de sable, de petits cailloux et des débris d'insectes.

    Photo: Fr. Hela, Crupet, 2 mars 2017

     

    L'attractivité de la vallée du Bocq entre Spontin et Yvoir pour le Grand-Duc d'Europe est due à une combinaison de plusieurs facteurs (orientation, ouverture du milieu, disponibilité alimentaire,...). Les escarpements rocheux proches du cours d'eau et situés dans le bas de la vallée sont probablement plus giboyeux et moins froids. Les sites idéaux en roches naturelles (grès et calcaires) parcourus de failles, d'éboulis et de replats, colonisés par une végétation arbustive et herbacée pionnière, dans ou sur lesquels les oiseaux pourraient s'installer ne manquent pas.

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    La vallée du Bocq entre Evrehailles (Bauche) et Purnode

    Photo: Fr. Hela, 14 novembre 2017

     

    L'orientation des versants constitue probablement un paramètre non négligeable. D'après certains auteurs, il apparaît que, lorsqu'ils en ont la possibilité, les Grands-Ducs préfèrent les expositions sud aux expositions nord, probablement parce qu'elles sont plus chaudes, surtout en hiver. Elles sont aussi moins exposées aux vents froids du nord (bises). De même les expositions est, plus abritées, ont leurs préférences, car les expositions ouest sont plus arrosées par les pluies et plus soumises aux vents dominants.

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    Les sites rocheux ne manquent pas dans la vallée du Bocq, entre Spontin et Yvoir et certains d'entre eux sont attractifs pour Grand-Duc d'Europe.

    Photo: Fr. Hela, Spontin (B), 20 octobre 2014

     

    Les versant de la vallée sont assez raides, mais courts et, en vol, les plateaux sont gagnés rapidement. Notre grand rapace nocturne a besoin d'espaces ouverts pour chasser. Les cultures, les prairies, les lisières et coupes forestières, ... et les villages ainsi que leurs alentours sont visités. Ainsi, le village de Durnal et ses environs situés, à vol d'oiseau, non loin de la vallée du Bocq, est régulièrement parcouru au crépuscule et la nuit ! Certains oiseaux se mettent parfois à chanter dans la localité, dès le mois d'octobre !

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    Bien qu'il ne cherche pas spécialement sa compagnie, le Grand-Duc d'Europe n'est jamais loin des hommes, de leurs routes et de leurs maisons !

    Document Observations.be, sans mention de l'auteur

     

    Examen des pelotes de réjection du Grand-Duc d'Europe ramassées en octobre 2017 dans la vallée du Bocq

    * présence de plusieurs os, crânes et mâchoires de Rats surmulots (Rattus norvegicus): cette espèce commensale de l'homme est assez abondante le long du cours d'eau, mais aussi dans les campagnes des plateaux et près des habitations (caves, égouts, dépotoirs et jardins).

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    Rat surmulot (Rattus norvegicus)

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (vallée du Bocq) (B), 5 décembre 2014

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    Rat sumulot (Rattus norvegicus): 1. Crâne en vue dorsale (remarquer les crêtes temporales très caractéristiques) - 2. Mandibule gauche en vue interne

    Dessins extraits de l'ouvrage "les proies des rapaces" par J. Chalmine et al., Ed. doin 1974

     

    *Traces bien nettes de Campagnols (Microtus spec.): crânes, mâchoires et dents: les campagnols sont de petits rongeurs en général des terrains ouverts, rarement boisés (champs, prairies, jardins, friches, vergers, lisières et coupes forestières).

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    Campagnol agreste (Microtus agrestis)

    Photo: Ch. Deschepper, Zennegat, 8 février 2011

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    Campagnol des champs (Microtus arvalis): 1. Mandibule gauche en vue externe - 2. Crâne en vue dorsale - 3. Molaire (remarquer l'absence de racines dentaires, liée à l'acquisition de la croissance continue - dent à couronne élevée = hypsodonte).

    Dessins extraits de l'ouvrage "les proies des rapaces" par J. Chaline et al., Ed. doin 1974

     

    * Restes d'un Hérisson (Erinaceus europaeus): un crâne non complet, une mâchoire inférieure et des piquants: cette espèce bien connue n'est pas si rare que cela dans la région malgré les nombreux individus morts sur nos routes. Très crépusculaire, voire nocturne, le hérisson fréquente les broussailles, les taillis, les haies, les vergers et les jardins.

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    Hérisson d'Europe (Erinaceus europaeus): partie avant de la mandibule gauche

    Dessin extrait de l'ouvrage "les proies des rapaces" par J. Chaline et al., Ed. doin 1974

     

    * Pattes avec griffes de Corvidés ou de Colombidés

     

    Que nous disent quelques auteurs à propos du régime alimentaire du Grand-Duc ?

    La récolte d'une série de pelotes et reliefs de repas sur des sites habités par l'espèce en Wallonie, au Grand-Duché de Luxembourg et des régions limitrophes de France met en évidence une préférence pour certaines espèces grégaires: Rat surmulot (Rattus norvegicus), Lapin de garenne (Oryctolagus cuniculus), Corneille noire (Corvus corone corone), Pigeon domestique (Columbia livia) et Corbeau freux (Corvus frugilegus). A cela s'ajoute un cortège de proies variées. On y trouve six autres espèces de mammifères: de nombreux Campagnols des champs (Microtus arvalis), quelques Campagnols terrestres (Arvicola terrestris), le Rat musqué (Ondatra zibethicus), de nombreux Hérissons (Erinaceus europaeus) et la Belette (Mustela nivalis). L'avifaune campagnarde et forestière est bien représentées (18 espèces): Choucas des tours (Coloeus monedula), Geai des chênes (Garrulus glandarius), Chouette hulotte (Strix aluco), Effraie des clochers (Tyto alba), Hibou moyen-duc (Asio otus), Buse variable (Buteo buteo) et Gallinule poule d'eau (Gallinula chloropus).

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    Plumée de Buse variable (Buteo buteo) probablement capturée par le Grand-Duc, là où l'oiseau de proie vient travailler ces proies avant de les engloutir

    Photo: Fr. Hela, Spontin (B), le 1 juillet 2014

     

    Une étude sur le régime alimentaire du Grand-Duc d'Europe en Auvergne (F) montre que le rapace est un super-prédateur éclectique. Son régime alimentaire est majoritairement constitué de mammifères. Trois espèces de Rongeurs totalisent à elles seules 49,79% des proies: Campagnol terrestre, Campagnol des champs et Rat surmulot. Concernant les autres proies, on trouve de jeunes renards (Vulpes vulpes), le Lièvre (Lepus capensis), le Ragondin (Myocastor coypus) et le chat domestique. La capture de chauve-souris reste anecdotique. Parmi les oiseaux capturés par le prédateur, c'est la Famille des Corvidés qui arrive en premier, puis les rapaces nocturnes et, dans une moindre mesure, les rapaces diurnes dont la Buse variable, la Famille des Phasianidés (faisans, perdrix et cailles) et les Colombidés sauvages (pigeons et tourterelles). La dernière part du régime alimentaire du Grand-Duc consiste en la présence de restes d'amphibiens, de reptiles, de poissons, de crustacés et d'insectes.

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    Pour terminer cette note, voici quelques mots de P. Géroudet (1984): " Le Grand-Duc d'Europe ne prend que des bêtes vivantes et ne touche guère les cadavres, mais il revient à une proie entamée et met volontiers en réserve les surplus pour les manger plus tard.... Les victimes sont tuées par la pression des serres, souvent décapitées aussitôt lorsqu'elles ont une certaine grosseur: la tête est alors avalée tout de suite. Les petits rongeurs et les grenouilles sont engloutis sans autre forme de procès, les hérissons proprement écorchés (on en trouve des peaux entières) et les oiseaux plumés. Ce travail est accompli sur des reposoirs voisins de l'aire: saillies, terrasses et corniches des rochers, souches, grosses branches, ... " 

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    Peau entière de Hérisson (Erinaceus europaeus) trouvée dans une carrière à Yvoir (B), sur une terrasse, où le rapace nocturne vient parfois travailler ses proies.

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (B), 24 janvier 2011

     

    Documents consultés

    Alexandre J.-F. et Lesaffre G.: " Regardez vivre les oiseaux " Tome 1, Ed. Le Rouge-gorge, Bruxelles 1984

    Balluet P. et Faure R.: " Typologie des sites occupés par le Grand-Duc d'Europe Bubo bubo dans le nord-est du Massif central (département de la Loire), in " Nos Oiseaux " 51 - 2004, pp. 211 à 226

    Chaline J., Baudvin H et al.: " Les proies des rapaces: petits mammifères et leur environnement ", Ed. doin, Paris 1974

    Chazel L. et Da Ros M.: " L'encyclopédie des traces d'animaux d'Europe ", Ed. Delachaux et Niestlé, 2002

    Clesse B. et Dewitte Th. " Pelotes de réjection et micromammifères en Belgique ", Mémoire n°7, Ed. Cercle des Naturalistes de Belgique, 1993

    Dejonghe J.-F.: "Les proies de la Chouette effraie ", Ed. G.E.P.MI. Clichy (F), 1985

    Gee L.-H. et Weiss J.: " Situation actuelle du Hibou Grand-Duc en Belgique, au G.-D. Luxembourg et dans les régions limitrophes ", Bulletin Aves, Vol. 24 N°2 - 1987, pp.49 à 63

    Géroudet P.: " Les Rapaces diurnes et nocturnes ", Ed. Delachaux et Niestlé, 1984

    Martin Y. et Riols Ch.: " Régime alimentaire du Grand-Duc dans le Puy-de-Dôme et sur le prolongement du bassin de la Sioule dans le département de l'Allier (Auvergne) ", in " Le Grand-Duc " 85, 2017, pp. 9 à 30 (document LPO- France)

     

     

     

     

     

     

     

  • Les aventures d'un jeune Grand-duc d'Europe (Bubo bubo) qui se terminent mal.

    Le 10 juin dernier, je suis contacté, vers 17h30, par le chef de la Carrière HLW (Carrière de Haut-le-Wastia - Colas Belgium), située rue du Redeau, à Yvoir. Celui-ci est préoccupé de la présence d'un jeune Grand-duc d'Europe, à proximité des installations de l'exploitation (concasseurs, presse à boue, tapis roulants, ...). De plus, l'oiseau se trouve à un endroit où le passage de gros véhicules est important. Sans attendre, je me rends sur les lieux et je découvre, en effet, notre jeune oiseau âgé probablement de sept à huit semaines.

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    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Carrière de Haut-le-Wastia), 10 Juin 2013

     

    Il possède encore un duvet bien fourni, mais les plumes des ailes et de la queue sont bien apparentes. A première vue, il paraît vif et en bonne santé. 

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    Plumes d'une aile (rémiges)

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Carrière de Haut-le-Wastia), 10 Juin 2013

     

    Je ne suis pas surpris de sa présence sur le site. Depuis déjà plusieurs années, un couple s'est établi dans la falaise calcaire dominant les installations bruyantes de l'exploitation. 

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    Depuis 1987, le site est occupé par le plus grand oiseau de proie d'Europe (D. Vangeluwe, comm. pers.)

     

    Au moment de sa capture, notre jeune Grand-duc d'Europe émet des soufflements chuintants et des claquements avec le bec, me fixant de ses grands yeux aux iris orange brillant. Entourés des ouvriers et du chef de la carrière ébahis et émerveillés, je l'examine attentivement pour m'assurer de son bon état de santé et qu'il ne présente pas de blessures. Notre jeune rapace, au bec déjà fort et aux serres impressionnantes, ne semble pas en danger, hormis le fait qu'il se trouve dans un endroit risqué. 

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    Photo: Emilien Pesché, Yvoir (Carrière de Haut-le-Wastia), 10 Juin 2013

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    Les serres du jeune Grand-duc d'Europe déjà impressionnantes.

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Carrière de Haut-le-Wastia), 10 Juin 2013

     

    Dans cette situation, il est préférable de simplement le déplacer et de le déposer parmi les gros blocs de grès, au pied de la falaise, à 250 mètres du lieu de sa découverte. En effet, les années précédentes, j'ai eu maintes fois l'occasion d'observer des jeunes à cet endroit, poussant des sons rêches, à la fin du jour. Les parents, sortant de leurs abris diurnes, les survolaient et disparaissaient pour chercher probablement des proies afin de les nourrir. Voir les évolutions du plus grand oiseau de proie d'Europe est un spectacle émouvant et impressionnant ! 

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    Photo: Grégoire Trunet - www.oiseaux.net

     

    La décision prise, voilà que j'escalade un terril pierreux couvert d'une végétation éparse, mon protégé contre la poitrine. Puis, me faufilant entre les blocs rocheux, j'arrive sur le lieu choisi, plus tranquille et plus sûr. Je trouve un endroit propice pour le déposer. Au crépuscule, du moins je l'espère, l'oiseau lancera des sons pour signaler sa présence et recevoir de la nourriture.

    Il est toujours préférable de laisser la Nature agir ! Dans le cas où l'oiseau ne présente pas des signes de faiblesse, ni de blessures, il vaut mieux le laisser dans son milieu. Les adultes sont à même de le nourrir de la manière la plus adéquate. Bien sûr, il y a toujours des risques. Celui-ci peut être une bonne proie pour un renard roux ou pour un oiseau de proie diurne. Etant peut-être le cadet d'une nichée, il est possible que les parents ne le nourrissent plus et l'abandonnent. Telles sont les dures lois de la Nature !

    Le lendemain, vers 11h00, je me rends à la carrière pour la suite des évènements. A ma grande surprise, le jeune Grand-duc est posté, tel une vigie, au sommet du terril surplombant l'exploitation en pleine activité. Je ne peux le laisser là et j'entreprends la même démarche que la veille. Je le capture pour le poser, à nouveau, dans les éboulis, lieu plus tranquille et moins dangereux.

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    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Carrière de Haut-le-Wastia), 11 Juin 2013

     

    A 22h00, me voilà de retour sur le site. Il est toujours à la même place. Je me retire et je me poste à une cinquantaine de mètres, bien caché derrière un gros bloc de grès ocre, afin de m'assurer que les adultes s'en occupent. Là, j'ai une vue excellente sur la falaise. Immobile, j'attends, en espérant que le jeune émettra des sons. Le soir tombe doucement, mais il fait encore bien clair. Silence total ! De son abri diurne, un adulte, magnifique et impressionnant, apparaît sans faire de bruit et se pose au-dessus des éboulis, sur une corniche de la falaise. Ce moment est inoubliable et une grande émotion m'envahit ! 

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    Photo: Xavier Libert - www. oiseaux.net

     

    Vers 23h00, la nuit tombe pour de bon et un deuxième adulte vole au-dessus de moi et va se percher là-bas, au sommet d'un buisson rabougri. Je commence à ne plus voir distinctement ce qui se passe. 

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    Photo: Jean-Louis Corsin - www.oiseaux.net

     

    Sur le trajet du retour vers ma demeure, je ne suis pas rassuré sur le sort du jeune oiseau de proie. Le lendemain, on me téléphonera de la carrière pour me signaler que celui-ci à été trouvé sans vie, au pied de la falaise.

    Le Grand-duc d'Europe adulte est un super prédateur, perché au sommet de la pyramide alimentaire. Il n'a pas d'ennemis naturels, mais la sélection se joue surtout lors de la période d'élevage des jeunes qui est fort longue et pleine de situations dangereuses. Si les adultes semblent assez robustes et vivent assez longtemps (18 ans et 11 mois pour un oiseau bagué en Suède), la mortalité précoce chez les jeunes est importante.

    En automne déjà, le mâle adulte chante pour affirmer sa possession territoriale et les ardeurs nuptiales se réveillent au milieu de l'hiver, en décembre et janvier, où les chants deviennent réguliers, jusqu'au mois de mars. Lié pour la vie et fidèle à un territoire, le couple installe le nid dans une simple dépression du sol, sur une vire rocheuse, souvent à l'abri d'un surplomb qui forme ainsi une cavité. Dans notre région, les escarpements rocheux ne manquent pas et les carrières désaffectées ou en exploitation sont souvent occupées par le grand oiseau de proie.

     

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    Photo: Marc Fasol - www.oiseaux

     

    En général, la ponte composée de 2 ou 3 oeufs se déroule de la mi-mars à la mi-avril. Ceux-ci sont couvés en moyenne pendant 35 jours par la femelle. 

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    Photo: Marc Fasol - www.oiseaux.net

     

    Les jeunes restent au nid environ deux mois, nourris par les parents. Si la journée, ceux-ci se tiennent cois et sont silencieux, la nuit, ils sont beaucoup plus agités. Ils bougent, crient et se bousculent. C'est alors qu'il arrive que l'un deux se tue en tombant des rochers ou qu'il meurt en cours d'élevage (le plus jeune ou le plus chétif est souvent sous-alimenté). Puis arrive la période d'émancipation durant laquelle les jeunes circulent, se livrent à une gymnastique des ailes, sautent ... Ils se retrouvent finalement en contrebas, dans les éboulis. Les parents continueront le nourrissage hors du nid. 

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    Photo: Marc Fasol - www.oiseaux.net

     

    A ce moment, les jeunes sont exposés à de multiples dangers et, souvent, un ou deux oiseaux périront. Vers l'âge de six mois, chassés du territoire par les adultes, les jeunes sont alors contraints à rechercher un nouveau territoire. Le jeune découvert dans la carrière à Yvoir était âgé d'environ 7 à 8 semaines. Il s'est retrouvé en bas de la falaise sans blessures fatales, mais il était probablement sous-alimenté. Les adultes ne le nourrissaient peut-être plus, se concentrant sur les autres oiseaux de la nichée plus enclin à survivre.

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    La journée, le Grand-duc se tient dans une retraite escarpée. Il paraît inerte et somnolent, les yeux à peine entrouverts, mais il est sur ses gardes !

    Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net

     

     

     

  • Le grand-duc d'Europe (Bubo bubo), hôte de nos escarpements rocheux.

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     Photo: Didier Collin - www.oiseaux.net

     

    Voilà déjà quelques années que je suis assidûment les amours d'un couple de grands-ducs, là où forêts et escarpements rocheux se marient. La taille impressionnante de cet oiseau de proie et la part de mystère qu'il dégage me fascinent. Une rencontre avec le prince de la nuit est toujours un évènement inoubliable. Malgré sa grandeur, il n'est cependant point facile à voir, même lorsqu'on connaît son refuge. Son plumage brun, jaune paille et noir dissout sa masse immobile dans l'obscurité de ses retraites diurnes. En effet, pendant la journée, notre oiseau nocturne reste coi en un endroit où il n'est pas très dérangé comme, par exemple, un bois sombre de conifères.

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    Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net

    Ce n'est que le soir, lorsqu'il fait encore plus ou moins clair, au début de la nuit ou peu avant l'aube, qu'on a plus de chance de l'entendre, de le voir en vol, mais aussi posé sur la branche haute d'un arbre de lisière ou sur un gros bloc de pierre d'une carrière. Alors que la nature semble se reposer en période hivernale, le grand-duc s'inquiète de sa reproduction, dès les mois de décembre et de janvier. A cette période, son chant, que l'on peut entendre parfois en automne, devient régulier jusqu'au mois de mars. Le mâle émet et répète un "hou-ôh" bitonal, dont la seconde syllabe plus basse se perd à une certaine distance. De près, ce chant paraît étouffé, peu sonore, mais il porte de manière surprenante à plus d'un kilomètre, si le vent et le terrain s'y prêtent. La femelle répond souvent à ses appels en lançant des "houou-ôh" d'une voix plus élevée, ainsi que par divers cris dont l'un rappelle le déchirement d'une étoffe.

    De temps en temps, un des oiseaux se perche au sommet d'un épicéa. Dans le ciel clair, on dirait alors un gros chat perché sans queue. Puis, c'est l'envol d'un ou des oiseaux, en général, dans la direction de la carrière toute proche. Le vol silencieux du grand-duc dans le ciel pâle, lorqu'il rase la cime des arbres, m'émeut chaque fois. Ses vastes ailes arrondies, sa queue très courte et une grosse tête obtuse lui composent une silhouette énorme. Des battements mous et profonds donnent l'élan à ses planées.

  • Rendez-vous avec le prince de la nuit !

    Il est 17h00, ce 4 janvier 2011. La lumière de cette fin de jour est idéale. Décidé de m'assurer que le prince de la nuit est toujours présent, là-bas près de la carrière, je gravis le chemin tracé par le charroi de camions. A chaque pas, mes pieds s'enfoncent pratiquement jusqu'aux chevilles dans la neige durcie. Il faut dire que pour l'instant, il n' y a pas grand monde qui s'aventure sur cette voie. J'arrive péniblement sur un plateau parsemé d'énormes blocs de grès d'où je peux observer, avec un certain recul, la forêt de conifères en pente.

    Depuis quelques années, un couple de grands-ducs d'Europe (Bubo bubo) a pris l'habitude de s'y reposer durant la journée. De plus, c'est une bonne période pour écouter les voix de ce grand rapace nocturne.

    Silence dans l'atmosphère glacial du crépuscule ! Chantera-t'il ce soir ?

    17h20: Un grand-duc, sortant des sombres résineux, m'offre son vol silencieux aux battements mous et profonds. Moment toujours fort et impressionnant ! Sa grande silhouette aux larges ailes se détachant admirablement dans le ciel clair me laisse pantois quelques secondes.

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    Photo: Grégoire Trunet www.oiseaux.net 

    Il se dirige à présent vers la chênaie, en bordure de la carrière, et disparaît. Le coeur battant, j'attends. Après environ trois minutes, de cette forêt feuillue, plusieurs hululements sonores, rauques et aigus montent. Le timbre est sans nulle doute celui de la femelle.

    Le mâle va-t'il répondre de son "ou-ho" grave et sonore ? Nullement, le silence s'installe à nouveau. Rassuré et content, j'entreprends, tant bien que mal, la descente vers la vallée. L'obscurité tombe et une chouette hulotte donne de la voix dans le lointain.