Cordulégastre bidenté (Cordulegaster bidentata)

  • Le Cordulégastre bidenté (Cordulegaster bidentata), une libellule forestière, rare et discrète, en forêt domaniale à Tricointe (Yvoir)

    L'après-midi de ce 8 juin 2013 est radieux et bien ensoleillé. Le ciel bleu piqueté de nuages floconneux et bien blancs, la douceur de l'air et le vent modéré m'invitent à observer particulièrement les insectes. Allons donc dans la forêt domaniale de Tricointe ! J'emprunte la grande drève menant à la maison forestière. De part et d'autre de celle-ci, croît une végétation herbacée bien fournie, tantôt à l'ombre, tantôt en pleine lumière. C'est de bons endroits pour découvrir des arthropodes ailés ou non ! Le Tircis (Pararge aegeria) se chauffe au soleil, en étalant ses ailes à l'horizontale, un mâle d'Aurore (Anthocharis cardamines) explore les fleurs, un charançon noir traverse le chemin, une Misumène (Misumena vatia), "araignée crabe", est à l'affût sur une ombellifère ... Le Pipit des arbres (Anthus trivialis) chante au sommet d'un grand conifère, la Grive musicienne (Turdus philomelos) donne de la voix, un Pic épeiche (Dendrocopos major) alarme à mon passage, en poussant des cris secs et, là-bas, le Bouvreuil pivoine (Pyrrhula pyrrhula) émet des sons plaintifs. Voilà, à présent, deux grandes libellules qui vont et qui viennent sans cesse, au-dessus de la drève. Elles chassent probablement des moucherons ! Lorsqu'elles passent à ma hauteur, je peux voir le jaune et le noir du corps, ainsi que le long abdomen cylindrique. Sapristi ! Ce sont des Cordulégastres ! Ces libellules étant assez rares dans notre région, je décide de rester sur place et d'attendre que l'une d'entre elles se pose, afin de prendre des photos et de déterminer l'espèce. Pendant une bonne vingtaine de minutes, si pas plus, je les observe. Elles volent tout le temps, à gauche, à droite, à grande hauteur ou à un mètre du sol. Je deviens fou, car le vol est si rapide et imprévisible. A certains moments, je les perds de vue lorsqu'elles passent de l'ombre à la lumière ou vice versa. Mon attention se relâche. Non loin de moi, j'entends alors un froissement d'ailes caractéristique. Les deux libellules se sont touchées et, à ma grande surprise, un Cordulégastre est accroché à une branche basse, le corps en position verticale, à quelques mètres de mes yeux. Je m'approche lentement et je suis récompensé pour ma persévérance. Je peux enfin contempler cette superbe libellule et examiner, en détail, son corps noir et jaune. C'est un Cordulégastre bidenté (Cordulegaster bidentata), le plus rare des deux espèces présentes dans notre pays.

     

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    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Forêt domaniale à Tricointe), 8 Juin 2013


    Odonates des petites eaux courantes assez froides et bien oxygénées, à faible débit, ou des cours supérieurs des ruisseaux et rivières, dans un environnement forestier clair et lumineux, les Cordulégastres appartiennent au Sous-Ordre des Anisoptères. Celui-ci regroupe des libellules assez grandes et plus massives que l'on désigne souvent sous le nom de "Libellules" pour les distinguer des "Demoiselles" (Sous-Ordre des Zygoptères). Les ailes postérieures de celles-ci sont plus larges que les antérieures (Anisoptère signifie "ailes inégales"). Au repos, elles les maintiennent dans une position horizontale de chaque côté du corps.

     

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    Un Anisoptère (Libellula depressa) au repos, les ailes inégales à l'horizontale, de chaque côté du corps


    Photo: Fr. Hela, Yvoir, 11 Juin 2013


    Leurs têtes sont généralement globuleuses et leurs yeux, souvent très grands, se rejoignent fréquemment sur le dessus de la tête. Elles chassent soit à l'affût, à partir d'un perchoir (Libellulidae), soit à la poursuite, comme les Aeschnes, qui se posent rarement. Les libellules de la Famille des Cordulégastridés ont un grand corps, à l'abdomen cylindrique. Elles montrent une coloration noir et jaune contrastée. Leurs yeux composés, plus allongés, ne se touchent qu'en un seul point, au-dessus de la tête, ce qui les distingue des Aeschnes (Aeshnidae), espèces des eaux stagnantes à faiblement courantes, dont les gros yeux globuleux sont collés l'un contre l'autre.

     

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    Tête et thorax d'un Cordulégastre annelé (Cordulegaster boltonii)

    Photo: P. Falatico - http://aramel.free.fr

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    Yeux d'une Aeschne bleue femelle (Aeshna cyanea). Cette espèce chasse souvent loin des plans d'eau et, notamment, dans la drève où le Cordulégastre bidenté a été observé.

    Photo: Fr. Hela, Crupet, 30 Septembre 2012


    Les femelles de Cordulégastres ressemblent aux mâles, mais sont plus grandes. Celles-ci possèdent un ovipositeur (organe destiné à la ponte, appelé également tarière ou oviscapte) très long, dépassant nettement l'extrémité de l'abdomen.

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    Ovipositeur noir, avec une tache jaune à la base, d'une femelle de Cordulegaster boltonii

    La femelle de ce Cordulégastre, non accompagnée du mâle, pond dans la vase des rivières et ruisseaux à eaux vives. La femelle du Cordulégastre bidenté survole une petite anse d'eau peu profonde, abaisse verticalement son abdomen et enfonce rythmiquement son oviscapte dans le limon et, cela, de très nombreuses fois.  

    Photo: P. Falatico - http://aramel.free.fr


    Vivant dans des eaux assez froides, les larves ont un développement très lent, pouvant atteindre trois à quatre ans, en plaine (cinq ans et plus, en altitude), ce qui constitue un record de longévité pour les espèces d'Odonates de nos régions. Elles vivent enfouies dans la vase ou les graviers, en des endroits où le courant est très faible. Seules, l'extrémité de l'abdomen, la tête et les pattes antérieures émergent. Elles sont presque invisibles.

     

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    Larve de Cordulegaster boltonii

    Photo: Lars L. Iversen - http://flickr.com/photos/liversen


    Deux espèces de Cordulégastres sont présentes dans notre pays. Le Cordulégastre bidenté (Cordulegaster bidentata) est considéré comme une espèce extrêmement rare chez nous. Il est connu en Haute-Belgique, soit au sud du sillon Sambre-et-Meuse (Goffart Ph., De Knijf G. et al., 2006). D'après ces auteurs, les observations récentes proviennent essentiellement des zones forestières de Gaume, de la marge septentrionale de l'Ardenne et du Condroz (Godinne, Colonster). Il faut cependant tenir compte de la grande discrétion de cette libellule, rendant sa détection fort aléatoire.

     

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    Cordulegaster bidentata: tête, thorax et la partie supérieure de l'abdomen

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Forêt domaniale de Tricointe), 8 Juin 2013


    Le Cordulégastre bidenté ressemble beaucoup à l'autre espèce, le Cordulégastre annelé (Cordulegaster boltonii) qui est plus commun dans notre pays (Ardenne, Campine, Vallée de la Dyle dans la région de Leuven, ...).

     

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    Le Cordulégastre annelé (Cordulegaster boltonii)

    Photo: Jean-Sébastien Rousseau-Piot, Oignies-en-Thiérache, 4 Juillet 2012


    En présence de ces libellules, il convient d'utiliser des jumelles et, si, par chance, celles-ci se posent, d'essayer de prendre quelques photos, ce qui n'est pas évident. Dans le cas où le Cordulégastre est posé, il faut s'approcher avec précaution, afin d'examiner certains détails qui permettront de distinguer l'espèce. On pourra alors observer attentivement l'abdomen et, particulèrement, les segments 4 à 8 (voir la fig.1) qui montrent une paire de tache jaune chez le Cordulégastre bidenté et deux chez le Cordulégastre annelé. Dans la mesure du possible, on pourra remarquer le triangle occipital (voir la fig.1) plat, de couleur noire de la première espèce et convexe à la coloration jaune (parfois brun) pour la deuxième. Enfin, si c'est une femelle, la base de l'ovipositeur est dépourvu de tache claire (bidentata) ou marqué d'une tache jaune ou brun rougeâtre (boltonii).

     

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    Dessin extrait d'une clé de détermination des libellules de Belgique, par Christine Devillers et Serge Bertrand, édité par Jeunes et Nature asbl.


    Le Cordulégastre bidenté est limité à l'Europe moyenne et méridionale où il se rencontre surtout dans les régions montagneuses, depuis le nord de l'Espagne, le sud et l'est de la France (Pyrénées, Languedoc, Alpes, ...) jusqu'en Pologne, en Roumanie et en Grèce, en passant par la Suisse, l'Allemagne, l'Autriche, l'Italie (Apennins et Sicile), la Tchèquie, la Slovaquie, la Hongrie et les Balkans (Goffart Ph. et al., 2006).

     

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    Le Cordulégastre bidenté

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Forêt domaniale de Tricointe), 8 Juin 2013

    Le Cordulégastre bidenté vole, chez nous, de la mi-mai à la fin août. Certaines zones de la forêt domaniale de Tricointe semblent lui être favorable. Cette forêt regorgent de petits ruisseaux frais, de sources et de suintements. A certains endroits, on se croirait en Ardenne ou à l'étage montagnard, dans les Alpes, excepté l'altitude! Il ne serait pas étonnant de découvrir cette magnifique espèce dans d'autres lieux forestiers de notre région, où sourdent de petits rus frais et oxygénés.

     

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    Photo: Fr. Hela, Purnode, 23 Mars 2012


    Littérature consultée:

     

    d'Aguilar J., Dommanget J.-L., Préchac R.: "Guide des Libellules d'Europe et d'Afrique du Nord", Ed. Delachaux & Niestlé, 1985.

    Chinery M.: "Insectes de France et d'Europe occidentale", Ed. Arthaud, 1988.

    Devillers Ch. et Bertrand S.: "Clé de détermination des Libellules de belgique", Ed. Jeunes et Nature asbl.

    Fédaration des clubs CPN (Boult-aux-Bois - France): "A la rencontre des Libellules", Cahier technique de la Gazette des Terriers n°104 (Conception/rédaction: Ch. Bernier), 2003.

    Goffart Ph.: "Les Libellules: Témoins privilégiés de la dégradation des milieux aquatiques", in la revue bimestrielle "Réserves Naturelles" (R.N.O.B.) n° 3-4, Mai-Août, 1988.

    Goffart Ph., De Knijf G., Anselin A. et Tailly M.: "Les Libellules (Odonata) de Belgique: Répartition, tendances et habitats ", Publication du Groupe de travail Libellules Gomphus et du Centre de Recherche de la Nature, des Forêts et du Bois (Ministère de la Région wallonne - DGRNE), Série "Faune-Flore-Habitats", n°I, Gembloux, 2006.

    Jurzitza G.: "Libellules d'Europe (Europe centrale et méridionale)", Ed. Delachaux et Niestlé, 1993.

    Wildermuth H. (Chappuis J.-B. pour la version française): "Les Libellules: Merveilles des lieux humides", in "Protection de la nature", Numéro spécial I/1981, Ed. Ligue Suisse pour la Protection de la Nature (LSPN).