Cynoglosse officinale (Cynoglossum officinale)

  • Les pérégrinations d'une Cynoglosse officinale (Cynoglossum officinale).

    Fin juin 2009, je me trouve sur le quai de la voie 6, en gare de Namur. J'attends le train pour Dinant. Un végétal, en bord de voie, m'attire. Là, à la limite du quai couvert et de sa continuation à ciel ouvert, une grande plante en fleurs (au moins 90 cm de hauteur), un peu grisâtre, croît dans le ballast composé de grosses pierres concassées. Une Cynoglosse officinale !

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    Photo: Fr. Hela, Yvoir, Juin 2010.

     

    Comment cette plante peut-elle pousser dans un endroit pareil ? Elle n'a aucunes chances de perdurer. Il faut que je trouve une solution. Après m'être assuré qu'aucuns trains n'étaient en vue, je m'agenouille sur le bord du quai. Je prends la plante en son milieu et exerce une traction lente et progressive vers le haut, en priant qu'elle ne casse pas en deux. Au bout de quelques instants, je parviens à l'extraire entièrement, racine comprise. La température du jour étant assez élevée, ma plante, aux racines nues et ayant subi un stress important, risque de ne pas survivre. Fort heureusement, une dame, intriguée par mon comportement, s'approche. Je lui conte l'aventure et lui explique qu'il me faudrait un grand sac en plastique et de l'eau pour pouvoir maintenir en vie la cynoglosse, avant de la replanter chez moi. Qu'à cela ne tienne ! La dame, pleine d'admiration et d'intérêt, me fournit non seulement un sac adéquat, mais aussi sa bouteille d'eau minérale qu'elle venait d'acheter. La cynoglosse officinale est momentanément hors de danger !

    Arrivé chez moi, à Yvoir, je creuse immédiatement un trou dans un parterre caillouteux, bien exposé, où de nombreuses plantes sauvages, sauvées par mes soins, sont en pleine forme. Après avoir ajouté au sol quelques poignées de terreau et de l'eau, je transplante cette énorme cynoglosse en fleurs, avec délicatesse. Pour la stabiliser, j'installe un tuteur et, finalement, je m'en remets à sa capacité de reprendre des forces. Les premiers jours qui suivent furent assez durs pour la plante, mais j'avais bon espoir. Le cinquième jour, elle s'est redressée et ses fleurs aux corolles brun rouge à violet purpurin, bien ouvertes, accueillent déjà quelques bourdons.

     

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    Photo: Fr. Hela, Yvoir, 28 mai 2011.

     

    A la fin de la belle saison, ses fruits secs, appelés akènes, arrivent à maturité. La génération future est assurée ! Mais, sachant ma plante bisannuelle, je ne dois pas, en principe, m'attendre à observer d'autres plantes en fleurs, à la fin du printemps suivant. Par contre, en 2010, je trouverai sûrement, dans mon parterre, quelques rosettes de feuilles basiliaires. Ce fut le cas. Quatre rosettes robustes, aux feuilles pubescentes sur les deux faces et atteignant 30 cm de longueur, persisteront en hiver 2010-2011.

     

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    Photo: Fr. Hela, Yvoir, Mai 2010.

     

    De mai à juillet 2011, j'ai eu le grand plaisir d'admirer quatre grandes et magnifiques cynoglosses officinales en fleurs, visitées continuellement par de nombreux Hyménoptères. La plante de la gare de namur a survécu et, de plus, la génération suivante est bien présente au Redeau, à Yvoir !

     

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    Photo: Fr. Hela, Yvoir, Juin 2011.

     

    Cette aventure mérite quelques réflexions et commentaires concernant la Cynoglosse officinale. Sa présence en gare de Namur, en ce lieu hostile et insolite, peut-être expliquée de la manière suivante. Sachant la cynoglosse bisannuelle, on peut supposer qu'une graine contenue dans un akène (fruit sec indéhiscent) a germé et donné naissance, en 2008, à une rosette de feuilles. Dans ce substrat composé de gros graviers, celle-ci, étonnamment, n'a pas subi une destruction par l'épandage d'herbicides, par des travaux fréquents entrepris pour entretenir la voie ou par d'autres activités. Les akènes de la cynoglosse officinale, munis densément d'épines terminées en hameçon, s'accrochent aux poils des animaux, mais également aux chaussures, chaussettes ou vêtements de voyageurs qui se sont balladés en un endroit où la plante en graines étaient présentes. On ne peut s'empêcher d'y voir une explication plausible concernant l'apparition de cette plante dans ce lieu inattendu.

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    Akènes non mûrs de la cynoglosse officinale.

    Photo: Fr. Hela, Yvoir, Juin 2011.

     

    En 2009, année de sa découverte à Namur, la plante mesurait presque un mètre de hauteur et était en pleine floraison. Là aussi, il est surprenant de constater qu'elle n'a pas été arrachée ou écrasée par des trains en passage.

    La cynoglosse officinale fait partie de la famille des Boraginacées, comme, entre autres, la bourrache (Borago officinalis), la vipérine (Echium vulgare), la grande consoude (Symphytum officinale) ou les pulmonaires (Pulmonaria sp.). Elle présente une pubescence marquée assez molle et son inflorescence est composée de cymes unipares, d'abord enroulées en crosse ou en queue de scorpion. La plante a été observée dans des friches, dans les dunes, aux bords de chemins, dans le ballast de voies ferrées, sur des vieux murs et sur des déblais de carrières. C'est une espèce thermophile, végétant exclusivement sur des substrats contenant du calcaire et un peu nitrophile. Elle est répandue au littoral. Dans le Westhoek (De Panne), je l'ai observée maintes fois dans les zones bien ensoleillées des dunes riches en calcaire et en composés azotés, au milieu des fourrés épineux et denses dans lesquels les argousiers (Hippophae rhamnoides) dominent. Elle est parfois présente dans les dunes mobiles et est fréquente dans les friches des alentours.

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    Photo: Fr. Hela, De Panne, 21 Juin 2011.

     

    Dans le Condroz, la cynoglosse officinale semble assez rare. Personnellement, je ne l'ai rencontrée qu'à Modave. Il n'est pas impossible qu'elle soit présente dans notre région. Une prospection dans les milieux calcaires et bien exposés de la commune d'Yvoir est prévue dans les prochaines années. Cynoglosse signifie, en grec, "langue de chien" et évoque la forme et le toucher râpeux des feuilles de la cynoglosse d'Allemagne (Cynoglossum germanicum), espèce rare, qui fera bientôt l'objet d'une note particulière sur ce site*. 

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    La cynoglosse d'Allemagne, espèce rare des bois à humus riche et des coupes forestières.

    Photo: Fr. Hela, Yvoir, 7 Mai 2011.

     

    * Une très belle station de Cynoglossum germanicum a été récemment redécouverte, à la limite des communes d'Yvoir et d'Assesse.