Nacré de la Sanguisorbe (Brenthis ino)

  • Observations exceptionnelles en 2017 de Nacrés de la Ronce (Brenthis daphne), espèce méridionale en expansion vers le nord, dans l'entité d'Yvoir (B) !

    Du début du mois de juin à la fin de juillet 2017, lors de mes pérégrinations, j'ai pu remarqué l'abondance inhabituelle de Nacrés de la Ronce (Brenthis daphne). Cette note vient bien à propos pour détailler les circonstances des observations, les difficultés de détermination, l'expansion vers le Nord de cette espèce venue du Sud et quelques aspects de sa biologie.

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    Nacré de la Ronce (Brenthis daphne): les bordures marginales noires sont entrecoupées

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Tricointe), 15 juin 2017

     

    Si cette espèce est morphologiquement très proche du Nacré de la Sanguisorbe (Brenthis ino), régulièrement rencontré dans la vallée du Bocq, entre Purnode et Spontin, ses préférences écologiques sont bien différentes. Elle peut être vue dans des milieux très divers où elle butine une grande variété de fleurs. Cependant, elle apprécie généralement les endroits chauds et secs. Je l'ai admirée maintes fois sur des ronciers en fleurs baignés de soleil ou à proximité. Les milieux boisés, les lisières feuillues et les chemins ensoleillés bordés de ronces et de fleurs riches en nectar l'attiraient spécialement. Je l'ai rencontrée aussi sur des talus bien exposés et des ronciers en bordure de prairies mésophiles, ainsi que dans une carrière désaffectée et dans une pelouse calcaire, en bord de Meuse.

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    Nacré de la Ronce (Brenthis daphne): envers d'une aile postérieure

    Photo: Fr. Hela, Spontin (site de "La Rochette"), 16 juillet 2007

     

    Les sites des observations en juin et juillet sont: Spontin (site de "La Rochette" et près des "Sources"), Durnal (talus ensoleillés derrière le camping), Purnode ("Dessus des Rys") et Yvoir (Champalle et prairie de fauche d'Anway, à Tricointe). Cet afflux remarquable pourrait s'expliquer par les conditions particulièrement chaudes et sèches, avec peu de précipitations, des mois de juin et juillet.

    Les Nacrés (onze espèces en Belgique dont certaines sont assez rares ou rares) de la Famille des Nymphalidés se caractérise par la coloration argentée aux reflets nacrés de l'envers des ailes postérieures. Le dessus des ailes montre une couleur générale fauve ou orange garni de taches et de traits noirs.

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    Nacré de la Sanguisorbe (Brenthis ino) montrant l'envers d'une aile postérieure

    Photo: S. Schreven

     

    La distinction entre le Nacré de la Ronce et le Nacré de la Sanguisorbe (Brenthis ino) n'est pas toujours évidente. Cette dernière espèce présente dans la vallée du Bocq, aime les clairières et les prairies plus humides à la végétation haute (mégaphorbiaies), au bord des cours d'eau (ruisseaux, rivières), là ou croît la principale plante nourricière de sa chenille, la Reine-des-prés (Filipendula ulmaria). Son envergure est sensiblement inférieure: 34 à 42 mm contre 42 à 52 mm pour le Nacré de la ronce.

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    Nacré de la Sanguisorbe (Brenthis ino): les bordures marginales noires sont continues

    Photo: Fr.Hela, Vallée du Crupet, 4 juin 2017

     

    Distinction entre les deux espèces en observant l'envers d'une aile postérieure:

     

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    Brenthis daphne: au revers de l'aile postérieure, on voit la base S4 adjacente à l'extrémité de la cellule qui est jaune en partie ombrée ou striée de brun jaune (voir la flèche verte)

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    Brenthis ino: au revers de l'aile postérieure, la base de S4 est entièrement jaune sans ombre ou couleur brune (voir la flèche verte)

     

    Le Nacré de la Ronce est une espèce univoltine (une génération, de l'oeuf à l'adulte, en un an) présentant une période d'émergence assez étalée, surtout de mi-juin à fin juillet. Les oeufs sont pondus séparément sur des feuilles de Ronces (Rubus div.), de Framboisiers (Rubus idaeus) et de Violettes (Viola spec.). La chenille est couverte d'épines brun clair aux ramifications noires et, sur le dos, on remarque une double ligne blanche. Les flancs sont marqués de larges lignes blanc jaunâtre. L'imago visites les Fleurs de Chardons (Carduus spec.), de Cirses (Cirsium spec.), de Centaurées (Centaurea spec.), d'Origan (Origanum vulgare), de Ronces (Rubus spec.) et, même, de Buddléa (Buddleja davidii) dans les jardins ou dans les endroits ouverts colonisés par l'arbuste.

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    Photo: D. Robert, Mailly-sur-Seille (Meurthe-et-Moselle) (F), 12 mai 2011

     

    Le Nacré de la Ronce, espèce mésophile, occupait jusqu'en 1970 des biotopes à tendance xérothermique sur sol calcaire, en particulier les friches et les zones de transition entre les pelouses et la forêt, dans une petite moitié sud de la France. A partir de cette date, et durant trois décennies, de nombreux auteurs constatent son extension vers le nord et la colonisation de milieux beaucoup plus frais: allées forestières, clairières, coupes de régénération, bords d'étangs et même en altitude sur le massif vosgien ! C'est une espèce assez récente pour la faune belge. Elle a été découverte pour la toute première fois en 2006, dans trois stations gaumaises différentes. Depuis, son expansion est fulgurante, le nombre de données se multipliant d'années en années. En 2011, l'espèce dépassait largement la Lorraine belge et atteignait le nord du Condroz, ce qui constitue les stations les plus septentrionales pour l'Europe occidentale (V. Fichefet et al., 2008).

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    Nacré de la Ronce (Brenthis daphne): ce Nymphalidé est donc la douzième espèce de Nacrés en Wallonie et son expansion vers le nord serait favorisée par le réchauffement climatique, d'après plusieurs auteurs !

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Prairie de fauche d'Anway à Tricointe), 26 juillet 2016

     

    Documents consultés

    Collectifs (divers auteurs): "Les papillons de jour et leurs biotopes" Ed. Ligue Suisse pour la Protection de la Nature, Bâle, 1987

    Delacre J.: "Inventaire documenté des Lépidoptères Rhopalocères et Hespéridés de Wallonie, présents sur le territoire de Doische-Trou des Gattes-Haie Gabaux, classés par catégories de menaces selon les critères de l'UICN", in Linneana Belgica, Pars XIX, n°9, décembre 2004

    Essayan R., Jugan D., Mora F. et Ruffoni A. (coord.): "Brenthis daphne (Denis § Shiffermüller, 1775) - le Nacré de la Ronce", in Atlas des papillons de jour de Bourgogne et de Franche-Comté (Rhopalocères et Zygènes) - Revue scientifique "Bourgogne-Nature" - Hors série 13-2013, pp.288-299

    Fichefet V. et al.: "Papillons de jour de Wallonie (1985-2007)", Région Wallonne, 2008

    Lafranchis T: "Les papillons de jour de France, Belgique et Luxembourg et leurs chenilles" Ed. Biotope, Coll. Parthénope, Mèze (F), 2000

    Leconte R. et Baudraz M. et V.: "Les Nacrés, Mélitées et Damiers de Champagne-Ardenne: Clé de détermination", 2013

    Radigue Fr.: "Une nouvelle espèce de papillon pour la Basse-Normandie: le nacré de la ronce (Brenthis daphne Denis § Schiffermüller, 1775) (Lepidoptera, Nymphalidae)", "in Invertébrés Armoricains", 2010, 6, pp. 27-28

     

     

     

     

  • Une attention toute particulière pour le Tabac d'Espagne (Argynnis paphia)

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    François Hela examine, de très près, un Tabac d'Espagne (Argynnis paphia) sondant de sa trompe les fleurs d'une Eupatoire chanvrine (Eupatorium cannabinum) !

    Photo: Marc Dewez, Dinant (Fonds de Leffe), 11 août 2013

     

    On aurait pu croire que le printemps particulièrement froid et humide annonçait une année pauvre en papillons. Heureusement, les journées du mois de juillet et du début du mois d'août furent clémentes et chaudes. Soudainement, de nombreux Lépidoptères apparurent, pour notre plus grande joie !

     

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    Le Tabac d'Espagne (Argynnis paphia)

    Photo: Fr. Hela, Dinant (Fonds de Leffe), 11 Août 2013

     

    De mémoire de naturaliste, je ne me souviens pas d'avoir vu autant d'individus de certaines espèces habituellement moins communes ! C'est le cas du Tabac d'Espagne. S'il est vrai que son apparition dépend beaucoup des conditions météorologiques, sa présence dans notre région, absolument partout, est un fait remarquable. On dirait que la population de ce magnifique et grand nacré a subitement explosé ! On peut le voir, en nombre, en forêt, sur les chemins, dans les clairières, dans les coupes et le long des lisières, mais aussi dans les prairies plus ou moins humides ou sèches, remplies de ses fleurs préférées. Dans les friches et les jardins, il se jette littéralement sur les grappes de fleurs des Buddléas ou "Arbres à papillons".

     

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    Photo: Fr. Hela, Evrehailles (Bauche), 4 Août 2013

     

    A cette période, il n'est pas rare d'observer de deux à six Tabacs d'Espagne à la fois sondant de leurs trompes les fleurs d'Astéracées, d'Apiacées, de Dipsacacées ou d'autres plantes sauvages au nectar abondant. Actuellement, la plante favorite de notre papillon est, sans conteste, l'Eupatoire chanvrine, mais je l'ai surpris, entre autres, sur les Cardères (Dipsacus fullonum et pilosus), sur l'Origan (Origanum vulgare), les Cirses et Chardons, la Centaurée jacée (Centaurea jacea s.l.) ou sur les Scabieuses colombaires (Scabiosa columbaria) et la Knautie des champs (Knautia arvensis).

     

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    L'Eupatoire chanvrine, actuellement la plante favorite de notre papillon.

    Photo: Fr. Hela, Yvoir, Août 2013

     

    En Wallonie, le Tabac d'Espagne est la plus grande espèce (envergure: 54 à 70 mm) du groupe des Argynnes au sens strict, faisant partie d'une importante Famille, celle des Nymphalidés. Comme les autres représentants de cette Famille, les pattes antérieures, finement poilues, des mâles et des femelles sont atrophiées. Si elles sont inutilisables pour se fixer ou se déplacer, elles servent néanmoins au nettoyage des antennes et de la tête. On peut d'emblée caractériser les Argynnes ou Nacrés par leur coloration générale très souvent fauve ou orangée. Le dessus des ailes de ces papillons porte des dessins divisés en traits et en taches. Sous les ailes postérieures, on peut fréquemment admirer des plages brillantes et argentées. Le nom vernaculaire donné à plusieurs espèces fait référence à cette caractéristique (Nacrés, Colliers argentés, ...).

     

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    Le dessous d'une aile postérieure du Petit Nacré (Issoria lathonia) montrant des plages brillantes et argentées.

    Photo: Fr. Hela, Yvoir, 31 juillet 2010

     

    Chez les Argynnes ou Nacrés, la cellule des ailes postérieures est toujours fermée par une nervure, quelque fois très fine, et les ailes antérieures du mâle portent parfois des bandes d'écailles odorantes ou androconies (écailles particulières des ailes des papillons mâles, sécrétant des phéromones destinées à la recherche du partenaire sexuel).

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    Ailes d'un Tabac d'Espagne (Argynnis paphia) mâle (d'après Ph. Georges):

    a. écailles odorantes ou androconies sur l'aile antérieure

    c. cellule des ailes postérieures fermées par une nervure

     

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    Sur cette photo d'un Tabac d'Espagne mâle, on remarque très bien les androconies sur les ailes antérieures.

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Tricointe), 15 août 2013

     

    Les chenilles de ces papillons sont couvertes d'épines barbelées. Elles sont très difficiles à découvrir. Durant le jour, elles se tiennent immobiles et dissimulées sous les feuilles des violettes qui sont leurs principales plantes nourricières. D'après Georges Ph., les Lépidoptères du groupe des Argynnes sont présents dans presque toutes les parties du globe. Ils manquent dans le Sud de l'Afrique et de l'Amérique, ainsi que dans certaines régions de l'Australie. Dans notre région, d'autres Nacrés peuvent être observés, notamment le Petit Nacré (Issoria lathonia) et le Nacré de la Sanguisorbe (Brenthis ino).

     

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    Sans être abondant, le Petit Nacré (Issoria lathonia) est observé lors des années chaudes, principalement en juillet et en août. La chenille vit, en principe, sur les Violacées (violettes et pensées), mais a été vue sur le Sainfoin (Onobrychis viciifolia) et la Bourrache (Borago officinalis).

    Photo: Fr. Hela, Yvoir, 31 Juillet 2010

     

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    Le Nacré de la Sanguisorbe (Brenthis ino) affectionne les clairières et les prairies humides, ainsi que les zones alluvionnaires ouvertes des ruisseaux ou des rivières, là où croît la Reine-des-Prés (Filipendula ulmaria), plante nourricière de la chenille. Certains auteurs indiquent que celle-ci peut se rencontrer sur les ronces, les framboisiers et les orties. Cette espèce est relativement abondante dans les biotopes favorables, durant les mois de juin et juillet. Certains tronçons de la vallée du Bocq, entre Purnode et Spontin, sont particulièrement appréciés par la Grande Violette.

    Première photo: J. De Muynck, Purnode, 2 Juillet 2013.

    Deuxième photo: Fr. Hela, Evrehailles (Bauche), 6 Juin 2011.

     

    Le Tabac d'Espagne est assez répandu dans le sud de notre pays, où il est parfois abondant en juillet et août, dans les bois et clairières. Il se reconnaît facilement. La face inférieure des ailes postérieures brille d'un éclat métallique verdâtre, avec des stries argentées, chez les individus des deux sexes.

     

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    Photo: Fr. Hela, Evrehailles (Bauche), 4 Août 2013

     

    Le dessus des ailes du mâle est d'un fauve vif avec des taches noires et des stries. Les taches androconiales saillantes sont bien visibles, le long des nervures 1 à 4.

     

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    Argynnis paphia mâle

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Tricointe), 31 Juillet 2011

     

    La femelle, un peu plus grande, a le dessus des ailes moins vif avec de grosses taches noires. La forme plus sombre, à coloration brun olive avec des reflets verdâtres (f. valesina) existe aussi.

     

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    Argynnis paphia femelle

    Photo: Fr. Hela, Evrehailles (Bauche), 20 août 2013

     

    Un fait remarquable est à signaler. La femelle ne pond pas sur la plante hôte, mais dans les fentes de l'écorce de divers arbres, en lisière d'un bois ! En juillet, elle vole en spirale autour du tronc et y dépose ses oeufs. Ceux-ci sont pondus un par un, en maintenant un espace entre eux variant de 50 cm à 1 m, à une hauteur pouvant atteindre quatre mètres ! Isolés, les oeufs se trouvent donc dans les anfractuosités de l'écorce et l'éclosion des chenilles a lieu une quinzaine de jours plus tard. Après avoir dévoré le chorion de l'oeuf, la jeune chenille entre en hibernation sur le tronc, là où l'oeuf a été pondu. Au printemps, elle redevient active et descend chercher sa plante nourricière, une violette de préférence. Elle se nourrit de jour et parvient au terme de sa croissance vers la fin du mois de mai. La chrysalide est suspendue à la plante-hôte et, après 2 à 3 semaines, l'adulte parfait (l'imago) émerge.

     

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    Ce magnifique Tabac d'Espagne supporte mal les perturbations occasionnées par les engins, parfois énormes, utilisés pour le débardage. La rectification des lisières ou la gestion forestière hostile aux herbes hautes et buissons sont préjudiciables pour l'espèce.

     

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    Photo: Fr. Hela, Awagne, 3 Juillet 2011