Nature nous parle

  • Humeurs d'automne

    Dés le matin, par mon chemin coutumier, je laisse Yvoir dans la vallée. Celui-ci m'emmène à Tricointe, dans ce paysage condruzien façonné par l'homme depuis au moins 4.000 ans. J'aime ces pâturages bordés de haies, ces fourrés épais d'aubépines, de prunelliers, d'églantiers, ... à proximité de la forêt.

    Difficile parfois de vivre en harmonie avec ce qui nous entoure ! L'univers, l'espace, les autres ! Un éventail de différences qui nous irrite régulièrement, où nous devons trouver une place et le sens de l'existence. En ce jour lumineux d'octobre, quelque chose d'indéfisissable me pousse vers ce coin de forêt aux couleurs automnales pour y chercher un apaisement. Tout doucement, je redeviens léger. Le vent et la lumière m'enveloppent petit à petit. Le cailloux sonne et luit sous mes talons. Je suis à nouveau en éveil devant cette féerie lumineuse et l'esthétique de ce paysage que je connais pourtant depuis longtemps. Chaque fois que je lui rends visite, il m'étonne et me livre ses secrets. Je pense tout à coup qu'hier il existait déjà et que d'autres hommes ont regardé ce charme le long du sentier ou la forêt qui s'étend jusqu'en bord de Meuse. Cette pensée me rassure et me remplit de joie.

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    Photo: Fr. Hela, Durnal, Novembre 2014

     

    Là-bas, en octobre, le bois de mélèzes jette sur les épaules de la colline son manteau doré. J'ai pour le mélèze une prédilection que je ne cherche pas à dissimuler. La beauté de cette essence m'attire. Souple et gracieuse, elle donne une impression de légèreté qu'elle ne paraît pas destinée à la Terre. Le mélèze n'est pas un arbre, c'est une vapeur. Il est pourtant bien ancré au sol. Il n'est que de voir ses racines puissantes cramponnées au rocs des montagnes à peine recouverts d'un peu de terre. Mais, à partir des branches, il appartient au domaine du rêve.

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    Photo: Fr. Hela, Durnal, Octobre 2014

     

    La teinte de ses aiguilles au printemps est d'un vert indéfinissable et très doux. Peu de spectacles sont plus séduisants qu'un bois de mélèzes au printemps, lorsqu'à sa grâce naturelle, l'arbre ajoute la fraîcheur juvénile de ses pousses vert tendre et la parure de ses cônes rouges accrochés aux branches comme des nids d'oiseaux.

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    Photo: Fr. Hela, Yvoir, 26 Mars 2013

      

    A l'automne, ses rameaux fusent de partout comme des traînées lumineuses d'un feu d'artifice; ils sont fait non pour se buter contre l'obstacle, mais pour l'enlacer, tels des bras caressants. Et si la grisaille domine la journée d'octobre, auprès des massifs d'épicéas et de sapins de Douglas, il resplendit alors d'une luminosité extraordinaire et me ramène à une ambiance originelle de la nature, d'où monte un parfum de résine, de mousses et d'humidité froide. Parmi ces mélèzes, j'ai la sensation de me promener dans la partie supérieure de l'étage subalpin des Alpes, l'altitude exceptée. En effet, avec l'arolle ou pin cembro, les mélèzes constituent les dernières forêts en altitude. Celles-ci occupent donc un très vaste domaine et offrent un aspect des plus caractéristiques du paysage alpin. Les deux arbres sont indigènes dans les Alpes, au moins depuis la fin des glaciations, et appartiennent à des souches euro-sibériennes. L'association typique d'arolles et mélèzes avec sous-bois de rhododendrons ferrugineux y est presque toujours située en ubac, c'est-à-dire à l'exposition nord ou nord-ouest. Hormis le mélèzes, bien sûr rien de tout cela dans notre Condroz.

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    Photo: www.chevalier-image.fr

     

    Chez nous, ce conifère, aux aiguilles caduques comme ses cousins les cèdres, est l'une des principales essences résineuses plantées pour son bois excellent et très apprécié en ébénisterie. Le mélèze a accordé son rythme vital à ceux du soleil. C'est une espèce de lumière et, en cela, il me rappelle un bois de bouleaux. Rentrons silencieusement à l'intérieur du bois et asseyons-nous au pied d'un de ces troncs droits et élevés. L'écureuil roux monte au tronc par une suite de bonds ininterrompus, s'arrête, disparaît. Il descend maintenant la tête en bas, les pattes écartées, les postérieures étendues en arrière. Ses griffes crissent sur l'écorce. Mon attention se relâche quelques secondes. C'est alors que je le revois dans la cîme. Il parcourt une branche jusqu'aux rameaux les plus flexibles et s'élance dans le vide sur ceux d'un arbre voisin. L'existence de cet animal est vraiment liée à celle des arbres.

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    Photo: Fr. Hela, Godinne, 16 Novembre 2011

     

    Des susurrements ténus m'arrivent aux oreilles. Voici le nain des passereaux. Il papillonne sur place devant l'extrémité d'une ramille pour y cueillir sans doute une bestiole. Je reconnais le roitelet à triple bandeau et il faut beaucoup de persévérance pour le suivre dans son royaume d'aiguilles. Sans cesse, il explore les recoins des branches, les interstices entre les aiguilles, les plaques de lichens et les fissures d'écorce. Les conifères jouissent de la préférence des roitelets. Toute l'année, la table y est mise et l'abri assuré.

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    Le Roitelet à triple bandeau (Regulus ignicapilla)

    Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net

     

    Un roitelet huppé, cette fois, approche. Les yeux sombres et assez grands de cet oiseau minuscule me fascinent toujours. Un rouge-gorge entonne son chant d'automne. Le troglodyte alarme au passage d'un chevreuil. De menus cris de souris, fins, pressés et un peu vibrants, se rapprochent. La caravane des mésanges à longue queue arrive ! Elles sont affairées et visitent maintenant le taillis, se rappelant sans cesse pour rester ensemble. Ces minuscules flèchettes gagnent ensuite le bosquet le plus proche, de l'autre côté du sentier. Des cris fins et aigus, puis des roulades vigoureuses, précédées de quelques sons élevés: voici la mésange huppée, très liée aux conifères. 

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    La Mésange huppée (Lophophanes cristatus)

    Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net

     

    Sur la branche basse du mélèze d'en face, une mésange noire se suspend aux extrémités des ramilles. Une troupe de tarins des aulnes acrobates se balancent la tête dans le vide, accrochés aux branches flexibles. Ils épluchent activement les cônes, n'interrompant leur repas que pour babiller avec entrain.

    Soudain, une volée d'oiseaux bruyants s'abat sur le même arbre. Les becs-croisés des sapins s'accrochent et se suspendent aussi. Les cris ont cessé et chacun s'affaire à cisailler une tige ou à disjoindre les écailles d'un cône.

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    Un Bec-croisé des sapins femelle (Loxia curvirostra)

    Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net

     

    Le calme s'installe, si ce n'est le cri plaintif d'un bouvreuil pivoine au lointain. Le petit peuple des mélèzes m'enchante et la forêt vibre, chante, craque et redevient silencieuse pour un temps. La nature végétale rappelle à l'homme son origine, et à ce titre lui offre le terrain symbolique, autant que réel, d'une croissance. La vie arrive sans cesse. On vit les choses mais on ne voit pas qu'on les vit. On est nourri d'images, de rencontres, de déplacements, de téléphones, de voitures. On a une âme qui ressemble à une autruche: elle se nourrit de tout. Il faut convertir ce plein en vide: prendre une chose belle, l'installer comme une reine sous son regard et lui donner toute la place qu'elle demande, alors elle nous offrira toute sa lumière.

    Beauté d'un paysage après une averse, beauté de la voix humaine qui chante un Aria de J.S. Bach, beauté de la mer et des falaises rocheuses, beauté d'un visage, d'un vitrail, d'une fleur, ... Beautés éducatrices !

    Poursuivons cette idée en prenant pour guide un grand artiste allemand du XVIIIe siècle: Schiller. Avant tout poète et dramaturge mais aussi philosophe, admirateur de Shakespeare et de Rousseau, grand ami de Goethe, Schiller a écrit vingt-sept lettres sur l'éducation esthétique de l'homme. Voici quelques unes de ses réflexions qui me paraissent éclairantes. Une idée de ces lettres est que la beauté libère ou plutôt qu'elle rend la liberté possible. Certes, la beauté ne produit pas la liberté, mais elle la rend possible en élevant l'homme au-dessus de ses passions. " C'est par la beauté, écrit Schiller, que l'on s'achemine à la liberté." Partagés, d'une part, entre nos besoins immédiats, les instincts et les passions de notre nature sensible et, d'autre part, tiraillés par nos aspirations et exigences de notre nature spirituelle, nous sommes souvent dans l'obscurité. La beauté crée alors pour nous un espace de liberté, d'indétermination, de désintéressement, dans lequel nos deux natures peuvent trouver leur compte et se réconcilier. La beauté ne dispense pas l'homme de prendre ses responsabilités face à la vie, mais en le détachant du désir avide de posséder et de celui, violent, de détruire, elle l'apaise. " La contemplation est le premier rapport de liberté qui s'établisse entre l'homme et l'univers qui l'entoure. " Mais si d'une part, la beauté le calme, de l'autre, en lui montrant la nature et la vie sous un jour positif, voire sublime, elle lui donne le courage et l'énergie de vivre et d'être sage. " Après la jouissance d'une belle musique notre sentiment s'anime, après une belle poésie notre imagination est stimulée, après celle d'une oeuvre plastique et d'un bel édifice notre intelligence est excitée. " La beauté nous prémunit contre la sauvagerie mais aussi contre l'affaissement. " Elle rétablit chez l'homme tendu l'harmonie et rend à l'homme relâché la vigueur. " Enfin, elle lui apprend à désirer noblement afin de n'avoir pas à vouloir durement. " Si nous nous abandonnons à la jouissance de la vraie beauté, nous sommes en cet instant maîtres au même degré de nos forces passives et actives, et nous nous donnerons avec la même aisance aux choses graves, au repos et à l'activité, à l'abstraction et à l'intuition, ... ".

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    Photo: Fr. Hela, Durnal, 30 Octobre 2014

     

    Je souhaite à tous, en cette fin d'année, beaucoup de beautés éducatrices et que la lumière du mélèze en automne berce et illumine votre coeur.

    François.

     

    Vos commentaires à propos de ce texte sont les bienvenus. N'hésitez pas à donner vos avis ou à me faire part de vos expériences concernant la beauté !

     

  • Le ciel sur la terre !

     

    "Et incarnatus est", page musicale de la Messe en ut mineur que W.A. Mozart ne put achever, est une des plus belles musiques que je connaisse. Comme l'écrit justement Eric-Emmanuel Schmitt, ce chant s'élève vers le ciel, au-dessus de cette terre. C'est un chant heureux, reconnaissant, pur, sans cesse renouvelé, un vol d'alouette dans l'azur. L'alouette des champs, oiseau des plaines offertes au vent et des étendues cultivées, monte à la verticale dans l'azur, les ailes vibrantes, en chantant sans cesse pour célébrer le jour qui pointe, la rencontre du ciel et de la terre.

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    Elle appelle la voie céleste pour qu'elle vienne rejoindre la surface du sol ou se mirer dans les eaux tremblantes, ondulantes ou courantes. Là-bas, entre ciel et terre, dans nos campagnes, le chant de l'alouette montera partout, lors des journées ensoleillées du printemps avenir.

     

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    DurnalCampagne vers Spontin

    Photo: Fr. Hela, Durnal, 6 Juin 2013

     

    L'alouette des champs semble renaître chaque année de la terre nourricière et exprime la beauté de la vie primordiale. Le minuscule corps de cet oiseau devient semblable à celui du violon. Il résonne et, en l'écoutant, je tressaille chaque fois.

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    Photo: http://www.deryabina.ru

     

    C'est exactement, cette même impression que j'éprouve lorsque Maria Stader interprète "Et incarnatus est". Comme l'Alouette, sa voix s'attarde, suspendue, et s'envole. Ce n'est plus une voix, ce sont des ailes ! C'est une brise harmonieuse qui m'emmène au-delà des nuages. William Blake écrira à propos de l'alouette : "Sa petite gorge travaille sous l'inspiration; chaque plume de sa gorge, de sa poitrine et de ses ailes vibre de l'effluence divine. Toute la nature l'écoute en silence, et le redoutable soleil reste immobile sur la montagne, en regardant ce petit oiseau avec tendre émerveillement et humilité, avec amour et vénération."

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    Photo: http://www.arthurgrosset.com/europebirds/skylark.html

     

    Par ses vibrations et la beauté de ses sons, le chant de l'alouette encourage les herbes à croître. Soudain, les graines des fleurs des champs, qui somnolaient dans l'ombre de la terre se déploient et tout verdoie.

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    Le mouron des champs (Anagallis arvensis subsp. arvensis)

    Photo: Fr. Hela, Yvoir, 7 juin 2011

     

    Voici W.A Mozart, encore lui, dans son Andante du Concerto pour piano n°21 ! Le chant de l'instrument monte et descend. Je plane dans la paix et la béatitude. Des ambiances vernales reviennent à ma mémoire et défilent maintenant devant mes yeux. Quelque part en Argonne, région méridionale de la Lorraine française, il est une forêt de hêtres dont le sol brun, recouvert de feuilles mortes, se colore en mai d'un bleu indéfinissable. Le miracle s'y accomplit chaque année. Le ciel rejoint la terre dans un tapis continu composé des corolles bleues des anémones hépatiques (Hepatica nobilis) !

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    Photo: http://www.luontoportti.com/suomi/fr/kukkakasvit/anemonehepatique

     

    Oui, le ciel descend sur terre ! Je vous le jure ! D'ici quelques semaines, allez le voir au pied de nos haies, sous la forme et les couleurs des violettes odorantes ou des lierres terrestres !

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    Photo: Fr. Hela, Evrehailles, 27 Mars 2012

     

    A certains endroits, dans les chênaies et frênaies brabançonnes, des milliers de jacinthes des bois remplissent d'azur le sous-bois. Les anémones sylvies étalent des nuages blancs et roses sur le sol de nos sylves.

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    Photo: Fr. Hela, Annevoie-Rouillon, 22 Avril 2013

     

    Un beau matin printanier, après une belle nuit au ciel dégagé, rendez-vous dans le bois de charmes. Les étoiles se sont déposées sur le tapis de feuilles mortes. Les ficaires y forment des constellations sur la terre.

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    Photo: Fr. Hela, Rivière, 11 Mars 2012

     

    Au détour d'un sentier, après une giboulée, le ciel apparaît dans la flaque d'eau. Nul besoin de lever le regard, il est là, dans l'eau de l'étang, du lac et de la rivière !

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    Photo: Fr. Hela, Marais d'Harchies-Hensies-Pomeroeul, 9 Mai 2011

     

    En Zélande néerlandaise, où les fleuves rencontrent la mer, dans les immenses vasières argentées, il se contemple. Lui et la terre ne font qu'un. Les gracieux chevaliers, bécasseaux et autres limicoles parcourent ces étendues et sondent sans cesse la vase du bec. Leurs corps et le firmament se reflètent dans le même miroir. Et si vous n'êtes pas encore convaincu, vous le verrez ce ciel, se mirer à coup sûr, dans les yeux de quelqu'un que vous aimez et qui est rempli de joie !

    Voici, en quelques mots, ce qui m'inonde en écoutant ce concerto pour piano de W.A. Mozart. Le printemps est une création qui se renouvelle sans cesse. Durant la longue attente de l'hiver, nous prenons conscience de notre fragilité et, chaque année, comme nous, l'alouette doit peut-être se poser la question avec C.F. Ramuz: "Et si le soleil ne revenait pas ?"

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    Cette jeune alouette des champs que j'ai sauvé et remis en liberté a t'elle survécu et chantera-elle ce printemps, dans les campagnes de Dion ?

    Photo: Fr. Hela, Beauraing (Dion), 21 Juin 2013

    Au mois de mars, dans tous les accents du chant de cet oiseau céleste retentit une tonalité de transcendance et Bachelard se pose les questions suivantes: "Pourquoi une verticale du chant a-t-elle une si grande puissance sur l'âme humaine ? Comment peut-on en recevoir une si grande joie, une si grande espérance ? C'est peut-être, parce que ce chant est à la fois vif et mystérieux."

    A ce propos, je dirais volontiers que l'alouette des champs m'envoie le Souffle qui réchauffe mon âme fragile pour que j'ouvre les yeux du cœur et exprime ma gratitude devant tant de trésors et de beautés qui me sont offerts. Le printemps, c'est la fête du Souffle, la renaissance en soi et hors de soi avec tous les êtres et l'univers entier ! Par son chant, l'alouette nous sort de notre torpeur, elle nous relie avec le ciel et la terre. En quelque sorte, l'oiseau nous ramène de la mort à la vie. Je chantonne à présent quelques paroles de Henri Gougaud, d'après un poème de Vitezslav Nezval et mises en musique par Jean Ferrat "Mon chant est un ruisseau") et cela m'inspire. Dans ce monde incertain comme barque qui penche, le chant de l'alouette est un ruisseau, son chant est une mûre !

     

    François Hela

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Une famille d'arbres !

    Il est vrai que les groupes d'arbres tortueux ou non m'ont toujours attiré. Les charmes et les hêtres ont souvent ma préférence. Ils ne manquent pas dans notre merveilleux Condroz. Ils sont parfois les vestiges d'anciennes haies que nos ancêtres entretenaient. Ces ensembles d'arbres se rencontrent un peu partout dans nos campagnes, mais aussi dans nos bois.

     

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    Groupes de charmes entrelacés

    Photo: Fr. Hela, Evrehailles, Les Gayolles.

     

    D'abord, je les contemple de loin, puis je m'en approche doucement, de peur qu'ils ne disparaissent. Je peux enfin toucher les troncs droits ou sinueux. Alors, je m'assied auprès d'eux, en silence. Je les écoute et, à ces instants, je suis rempli de quiétude et de bonheur.

     

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    Alignement de hêtres.

    Photo: Fr. Hela, Yvoir, Rue du Blacet

     

    Voici un texte de Jules Renard (1864-1919)*, intitulé "Une famille d'arbres" qui me parle et correspond à ce que j'éprouve auprès d'elle.

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    Une famille de charmes.

    Photo: Fr. Hela, Godinne, Croix d'Al Faux.

     

    " C'est après avoir traversé une plaine brûlée de soleil que je les rencontre. Ils ne demeurent pas au bord de la route, à cause du bruit. Ils habitent les champs incultes, sur une source connue des oiseaux seuls. De loin, ils semblent impénétrables. Dès que j'approche, leurs troncs se desserrent. Ils m'accueillent avec prudence. Je peux me reposer, me rafraîchir, mais je devine qu'ils m'observent et se défient.

    Ils vivent en famille, les plus âgés au milieu et les petits, ceux dont les premières feuilles viennent de naître, un peu partout, sans jamais s'écarter.

    Ils mettent longtemps à mourir, et ils gardent les morts debout jusqu'à la chute en poussière.

    Ils se flattent de leurs longues branches, pour s'assurer qu'ils sont tous là, comme les aveugles. Ils gesticulent de colère si le vent s'essoufle à les déraciner. Mais entre eux aucune dispute. Ils ne murmurent que d'accord.

    Je sens qu'ils doivent être ma vraie famille. J'oublierai vite l'autre. Ces arbres m'adopteront peu à peu, et pour le mériter j'apprends ce qu'il faut savoir:

    Je sais déjà regarder les nuages qui passent.

    Je sais aussi rester en place.

    Et je sais presque me taire. "

     

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    Charmes.

    Photo: Fr. Hela, Awagne (Dinant), Chemin des Massennes.

     

    * Ecrivain lucide, précis et plein d'ironie, Jules Renard était maire de son village. Il vivait à la campagne. C'était un fin observateur des animaux dans "Histoires naturelles" (1894), et des humains dans "Poil de Carotte" (1894) ou "L'Ecornifleur" (1892). 

     

     

  • Moi, mes souliers, ...

    Le titre de cette note peut surprendre. "Moi, mes souliers" est le titre d'une chanson de Félix Leclerc (1914-1988), conteur, poète, dramaturge et chansonnier québécois. Il reste pour moi un être que j'aime toujours écouter et lire. Ses chansons et ses écrits nous invitent à partager un monde où l'homme et la nature sont unis. Il nous emmène le long d'un ruisseau qui serpente dans les champs, de bosquet en bosquet, cherchant la source froide qui l'appelle derrière les arbres blancs. Il nous pousse à nous attarder, éveillés par le cri des oiseaux, au premier matin du printemps. Il nous invite à écouter les crapauds qui chantent la liberté, à pleurer la mort de l'ours, ce gros poilu ou à marcher dans le sentier qui longe les labours jusqu'au bouleau près duquel personne n'attend plus ...

    Mes souliers m'attendent et s'impatientent. Septembre est là et, chaque année à pareille époque, ils savent que la forêt nous invite à une fête qui se prolongera plusieurs semaines. Par les sentiers qui traversent nos bois, nous partons clairs et légers, enveloppés de vent et de lumière. Moi et mes souliers vont je ne sais où avec comme guide le hasard. Nous allons et marchons maintenant avec un sentiment fort d'aimer l'air et la terre. Nous avons rendez-vous avec l'automne !

     

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    Photo: Fr. Hela, Yvoir, 23 Septembre 20011.

     

    Mon âme humaine n'a point d'âge en ce moment-là. Tout est jeune et nouveau sous le soleil de septembre. Au bois, ce mois a sonné le départ des coucous gris, des pouillots siffleurs ou des fauvettes à tête noire et jauni les feuilles des trembles et coudriers. La gloire de l'automne s'affirme quand les feuillages, les uns après les autres, flambent de couleurs chaudes; jaune des bouleaux, ocre des mélèzes, ors variés des hêtres et châtaigniers, rouge orangé des érables et sorbiers, tons violacés des chênes, ... et lorsque le vert foncé inaltérable des pins et épicéas vient rehausser toutes ces nuances, c'est une splendeur dont les yeux ne peuvent se lasser.

     

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    Photo: Fr. Hela, Yvoir, Forêt domaniale de Tricointe, Octobre 2010.

     

    Bien avant la chute des feuilles, les rameaux des arbres qui ont donné feuilles et bourgeons diminuent leur activité; ils s'engourdissent et ne se réveilleront qu'au printemps prochain. Alors que leur vie souterraine continue, bien des plantes herbacées paraissent entrées en dormance, malgré les heures tièdes d'octobre...

    Les jours passent, de plus en plus courts. Graminées et certaines fougères se déssèchent. Les glands et faînes tombent. C'est la saison des champignons et des fruits qui rougissent, noircissent ou bleuissent sur les arbustes. Puis, pour les feuillus et les mélèzes, voici venir la chute des feuilles et des aiguilles.

     

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    Le Tricholome rutilant (Tricholoma rutilans)

    Photo: Fr. Hela, Yvoir, Forêt domaniale de Tricointe, Octobre 2010.

     

    Première gelée ... Novembre pend ses brumes aux grands hêtres dénudés. Le vent courbe à l'extrême les saules et fait craquer les membrures du chêne. Les grues cendrées ou les oies sauvages remplissent alors le ciel. Leurs clameurs s'entendent partout pendant quelques heures voire plusieurs jours. L'hiver est à nos portes !

     

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    Je vais, je viens dans la nature, je fais partie d'elle. Assis au pied du gros chêne, je hume l'odeur de la forêt et écoute ses bruits subtils. Cette énorme plante contre laquelle mon dos repose est l'émergence de la force de la terre et du ciel. Comme elle, je suis né de la roche et du labeur de l'eau, de la chaleur du soleil, du froid et du souffle du vent qui me permet de respirer. Il me vient alors une pensée primordiale: " Nous devons prendre conscience que ces éléments, principes de toute la vie, existent en nous". Pour cela, il faut retrouver au fond de nous-même le sens du mystère. Albert Einstein disait à ce propos: "Le sens du mystère est la source de tout art véritable, de toute vraie science. Celui qui n'a jamais connu cette émotion, qui ne possède pas le don d'émerveillement ni de ravissement, autant vaudrait qu'il fût mort: ses yeux sont fermés." Comme le gros chêne, je suis un élément de l'harmonie du monde et je dois prendre garde de n'en point sortir. En effet, je sais que le monde est en moi et que je suis dans le monde!

     

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    Chêne pédonculé (Quercus robur)

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Forêt domaniale de Tricointe), 10 Septembre 2011.

     

    Prenons une poignée de terre noire dans la main, après avoir écarté un peu de la litière de feuilles. Cette matière appelée humus est douce au toucher et un parfum agréable s'en dégage. Les nutriments qu'elle contient sont le résultat de la grande besogne silencieuse d'innombrables créatures invisibles à l'oeil humain. Et déjà une nouvelle règle s'établit: "Tout ce qui meurt devient source de vie !". En parcourant la forêt on peut vérifier que la surface du sol est couverte de feuilles mortes, de branches, voire de troncs entiers ou en morceaux, d'excréments et de cadavres de petits et grands animaux., ... Si nous voulons comprendre davantage sur quoi repose l'ordre des choses, il suffit de se pencher et d'écarter un peu de ces résidus. Ceux des années précédentes sont en voie de changement vers le principe de la fécondité. Ils sont dégradés à la surface ou à l'intérieur du sol par des myriades de microorganismes qui les remettent en circulation sous forme d'éléments nutritifs disponibles pour perpétuer la vie.

     

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    Photo: G. Boots, Evrehailles.

     

    Moi et mes souliers nous foulons au pied un monde largement méconnu, invisible et fourmillant d'une multitude presque inimaginable d'organismes d'une diversité prodigieuse. Par mètre carré, on trouve, dans certains sols forestiers, cent billions de bactéries dans les trente premiers centimètres, des algues innombrables, des champignons avec environ un milliard d'individus, 500 millions de protozoaires, 10 millions de nématodes, ... * Bref, une pincée de terre contient plus d'habitants que l'humanité compte d'individus !

    Par les paroles d'Ousséini, chef d'un village du Sud Maghreb, Pierre Rabhi * compare très justement cette énorme activité au labeur d'un estomac, d'une panse ouverte largement répandue sur la terre. Cette digestion ressemble à une fermentation où tout s'entremêle pour donner une nouvelle matière qui se marie peu à peu à la glaise issue de la roche maternelle, transformée elle aussi par l'eau, le froid, la chaleur, le souffle du vent et les racines des plantes. Cette terre noire dans mes mains boit et respire comme un organisme dont la santé est bonne. Elle est la force et l'énergie qui se dégage du gros chêne que je sens en moi. Considérant l'être de la terre, nous pourrions dire que la roche est son ossature, l'argile et le sable, sa chair, et la matière noire son sang. L'être humain qui aura considéré ces choses connaîtra une part du secret de la vie. De cette terre féconde jaillissent des plantes vigoureuses, des arbres s'élèvent vers le ciel. Les créatures animales peuvent y prospérer et proliférer. Les espèces animales et végétales sont d'une diversité outrepassant notre capacité à les saisir toutes à la fois.

    Depuis l'aube des temps, les hommes savent dans leur âme ces choses et se sentent responsables de l'univers, mais actuellement beaucoup d'entre eux sont aveuglés par le matérialisme qui ne permet plus cette compréhension. Or, c'est justement celle-ci qui devrait nous éclairer sur ce que nous pourrions faire pour nous guérir et sauver la terre.

     

    * Voir le numéro spécial Protection de la nature 4/1985 de la Ligue Suisse pour la Protection de la Nature "Le Sol, un monde vivant", 30 pages.

    * "Parole de terre, une initiation africaine" de Pierre Rabhi, aux Editions Albin Michel (Espaces libres), 1996: Un récit magnifique à lire et relire ! L'auteur a fondé toute sa philosophie de vie ainsi que son travail de mise en valeur des régions arides et des cultures traditionnelles sur l'ardente passion qu'il voue à la Terre. 

     

     

     

     

     

     

     

  • J'aime le marais comme si j'étais une sarcelle, ...

     

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    Photo: Didier Collin - www.oiseaux.net

     

    Ai-je découvert d'emblée la beauté du marais ? Nullement !

    J'ai d'abord admiré celle des sarcelles, merveilleusement propres, pures de formes, farouches et vives. En les cherchant, en les guettant, je me suis enfoncé dans le mystère des roseaux, les pieds dans l'eau noire. J'ai écouté les froissements des feuilles tranchantes des iris et des rubaniers, les crépitements des tiges sèches et blondes dans le soleil printanier. J'ai appris et me suis fondu doucement dans de multiples "marais": ceux bordant les rivières lentes aux eaux de jade, sous le lacis des aulnes et des saules; ceux du bout des étangs aux eaux noires à demi cachées par les lentilles d'eau et les feuilles de nénuphars jaunes. Dans la tourbière aux bouleaux pubescents et pins rabougris, alternance de bosses craquantes de lichens secs et trous d'eau sombre, je me suis couché sur le ventre pour pénétrer du regard la forêt miniature de prêles des bois, en rêvant à celles du Carbonifère. Je me suis glissé sans bruit dans la grande roselière. Aux derniers phragmites, s'ouvrait alors l'espace aquatique, l'eau libre avec ses vaguelettes qui tortillent les reflets des blancs nuages, miroitant comme l'étain fondu devant des collines noyées de brumes bleues. Voici les canards, le cygne, le héron, les grèbes ... à l'envol, à l'atterissage, au repos, en escouade, en escadrille, en flottille, en amour, au nid en train de couver.

    J'ai ressenti une espèce d'ivresse devant ce foisonnement de vie et la multiplicité magnifique des formes de ces êtres à plumes. Moi, aptère, j'avais envie de saluer à ce moment la merveille du vol, la splendeur austère mais aussi finement colorée ou bariolée des plumages, l'aigu d'un bec, la flèche vivante dans le ciel ! C'est dans cette nature pré-humaine que j'ai aimé cette avifaune, coeur et âme de ces fabuleux paysages aquatiques.

    Depuis au moins une trentaine d'années, je ne me suis plus arrêter d'observer l'évolution de ces êtres vivants dans les "marais" de l'intérieur des terres ou du bord de mer, aux différentes saisons, dans les lumières de l'aube ou du crépuscule et aussi sous la pluie, la neige, la grêle, ... Chaque fois, l'espace, le ciel, l'eau, la prairie humide ou la vasière se présentaient différemment et ma grande mémoire visuelle pourrait reconstituer ces instants inoubliables. J'aime le marais comme si j'étais une sarcelle pour sa riche prolifération, ses fermentations, l'odeur âcre de la vase, celle de la menthe aquatique et de la reine-des-prés. L'oiseau m'émeut, mais aussi m'intéresse comme l'expression de son milieu.

    Et, c'est bien vrai ! L'observation de l'animal sauvage dans sa conduite spontanée, en son biotope avec lequel il est en harmonie, me permet de considérer la nature comme un ensemble d'êtres en relation très étroite et subtile, eux-mêmes liés à leurs milieux de vie.

    Un automne, à la lisière d'une phragmitaie d'un lac de Champagne, j'ai pu observer longuement le butor. Ce héron, expert en camouflage, est un oiseau fascinant, insaisissable. Il reflète bien la vie silencieuse et cachée de la roselière. Cet animal sauvage se confond harmonieusement avec les roseaux, son milieu de prédilection. Son corps, ses mouvements, son plumage font partie de la végétation. Ce que j'ai vu et senti ce jour-là comporte aussi la lumière, le mouvement, le souffle du vent, l'atmosphère, les odeurs et les bruits. Sans ces éléments, le butor n'existerait pas.

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    Photo: Yvonnik Lhomer - www.oiseaux.net

     

    J'aime le "marais" pour sa beauté profonde. Il vit par lui-même sans l'intervention de l'homme, dans ses luttes, ses métamorphoses et ses changements cycliques. Il peut se maintenir très longtemps et, comme toute formation naturelle, il est soumis à un ordre beaucoup plus strict qu'un jardin, un ordre nécessaire, où chaque organisme occupe la place qu'il peut défendre.

    " C'est pure folie, née d'une ignorance profonde, de vouloir vivre dans la nature ", nous dit Robert Hainard. Il ajoute: " La nature, on y passe sur la pointe des pieds; et puis, on retourne vivre dans le milieu qu'on s'est fait. L'animal lui-même a son jardin. Le blaireau possède un espace battu sur les déblais de son terrier où il fait sa toilette avant de partir en expédition et où les jeunes s'amusent. Son domaine, c'est le début du bois, derrière les ronciers, d'où partent ses sentiers menant à la prairie." Le blaireau comme le butor vivent leur vie et, nous, la nôtre ! On ne pourrait vivre dans la nature sans la détruire, cependant il est agréable de n'en être pas trop loin, de la voir de la fenêtre, de s'y ressourcer mais dans le plus grand respect.

    François.

  • Rivière: "Sur les Tiennes de Rouillon, un sentier vous attend !"

    Je vous invite à visiter ce site pour voir l'article que j'ai rédigé dernièrement. C'est une invitation à découvrir un sentier exceptionnel ! 

    Tiennes de Rouillon Restauration du sentier 2010 O .JPG

    Photo: Fr. Hela.

    http://www.sentiers.be/spip.php?article627