Ophrys frelon (Ophrys fuciflora)

  • Une remarquable population d'Ophrys abeilles (Ophrys apifera), espèce autogame, dans une prairie à fromental

    Chaque année, de la mi-juin à la fin du mois de juillet, je trouve mon bonheur dans les quelques prairies fleuries de notre commune. A cette époque de l'année, lors de belles journées, on peut voir ma longue silhouette, ornée d'un chapeau, arpentant les formations végétales des milieux ouverts de notre région (talus fleuris du bord des routes et chemins, prairies de fauche peu amendées, moyennement humides ou sèches ...). C'est en ces lieux que je redeviens enfant pour un temps, absorbé par la beauté du monde végétal et par le petit peuple des lieux herbeux qui s'affaire. Il y a une petite prairie à fromental que j'affectionne tout particulièrement, notamment pour sa diversité en papillons. Elle se situe non loin du hameau de Tricointe (Yvoir), à la lisière de la forêt domaniale. Quel bonheur d'y contempler les capitules des marguerites, des cirses, des centaurées jacées et des knauties des champs ou les gracieuses ombelles des carottes sauvages, des berces communes, des grands boucages et des angéliques des bois ! Les inflorescences des lotiers, de diverses espèces de vesces et de trèfles, de l'érythrée petite centaurée, des campanules, du salsifis des prés et de bien d'autres espèces produisent des harmonies de couleurs toujours changeantes, dès le mois d'avril jusque fin juillet.

     

    Yvoir (Tricointe) Prairie mésohile à fromental Juillet 2013.jpg

    Yvoir (Tricointe): prairie mésophile à fromental

    Photo: Fr. Hela, Juillet 2013


    Cette année, au mois de juin, accroupi dans les hautes herbes, j'observe un Demi-Deuil (Melanargia galathea), élégant papillon, butinant les fleurs d'une knautie des champs.

    Melanargia galathea Yvoir (Tricointe) 11-07-13.jpg

    Photo: Fr. Hela, 29 Juin 2013


    Au bout d'un moment, je m'aperçois qu'une petite merveille croît à mes pieds. L'Ophrys abeille est bien là, en pleine floraison. Ce n'est pas une hallucination ! En regardant plus attentivement autour de moi, j'en découvre au moins une trentaine ! Je n'ose plus faire un pas de plus dans les hautes herbes, de peur de mettre le pied sur une de ces petites orchidées, rares et protégées par la loi.

     

    Ophrys apifera Yvoir (Tricointe) 29-06-13 H.jpg

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Tricointe), 29 Juin 2013

     

    De loin, j'ai l'impression de voir de gros insectes posés sur des fleurs. De près, le labelle, le pétale le plus grand, des Ophrys, d'une hauteur de 20 à 50cm, semble simuler un insecte par sa forme !

    Ophrys apifera Yvoir (Tricointe) 29-06-13 C.jpg

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Tricointe), 29 Juin 2013


    Les observations faites sur les Ophrys montrent que la forme, la pilosité, la couleur et même l'odeur de ce pétale trilobé original attirent certains insectes mâles en quête de femelles.

     

    Ophrys apifera Yvoir (TRicointe) 29-06-13 E.jpg

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Tricointe), 29 Juin 2013


    Certains observateurs ont assisté à une pseudocopulation ! Le visiteur mâle, prenant le labelle pour une femelle de son espèce, se positionne sur la fleur et tente de s'accoupler. Dans son agitation, il heurte des poches plus ou moins hémisphériques (les bursicules) qui libèrent instantanément les pollinies (amas de grains de pollen, chacun prolongés par un pédicelle (caudicule) et portant à la base une petite pièce visqueuse, appelée rétinacle. Ces pollinies se collent alors sur la tête ou l'extrémité de l'abdomen de l'insecte. Les masses de pollen peuvent ainsi être véhiculées et déposées finalement sur les stigmates d'autres fleurs, car l'insecte tombera à nouveau dans le piège de la ressemblance un peu plus loin.

    D'une façon générale, on constate que la pollinisation par "pseudo-accouplements" de la grande majorité des espèces d'Ophrys est effectuée principalement par des Hyménoptères (Abeilles, bourdons, guêpes). Néanmoins, gardons-nous de généraliser trop hâtivement les interprétations des phénomènes naturels ! Paradoxalement, notre Ophrys abeille, au large labelle accueillant, n'a apparemment nul besoin du concours des insectes pour sa reproduction qui est autogame ! Si J.-L. Clément (1978) dit que la fleur d'Ophrys abeille pratique l'autofécondation, si elle n'est pas pollinisée par les insectes, M. Bournérias, M. Démares et al. (1998) soulignent que l'autopollinisation chez cette espèce semble la règle, malgré la présence de rétinacles fonctionnels. On observe que les masses polliniques se rabattent spontanément sur le stigmate, provoquant l'autofécondation de la plante. Les apparences sont parfois trompeuses et les conclusions que l'on en tire peuvent être hasardeuses !

     

    Ophrys apifera Yvoir (Tricointe) 29-06-13 I.jpg

    Très peu de temps après l'épanouissement de la fleur, les caudicules (pédicelles portant les amas de pollen) s'infléchissent jusqu'à déposer directement le pollen sur le stigmate. L'étrange labelle velouté attire peut-être les insectes, mais ici c'est un leurre superflu !

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Tricointe), 29 Juin 2013


    Bien que convaincu de la plus grande efficacité de la fécondation croisée (allogamie), Charles Darwin (1862) ayant vérifié minutieusement, durant plusieurs années et sur des centaines de fleurs, l'efficacité reproductrice de l'autogamie chez cet Ophrys, souvent plus commun que bien d'autres espèces allogames du même Genre, considère que "le cas est aussi embarrassant que possible ".

    Ophrys apifera Yvoir (Tricointe) 29-06-13.JPG

    Photo: Fr. Hela, Yvoir (Tricointe), 29 Juin 2013


    En règle générale, les Ophrys préfèrent les milieux ouverts, sur substrats essentiellement calcaires. Dans le centre et le nord de l'Europe, ainsi que dans les régions montagneuses, le nombre d'espèces tend à se réduire et la date de floraison est plus tardive. L'Ophrys abeille, dont la forme des pétales et la couleur du labelle présentent de nombreuses variations, à une aire qui occupe une notable partie des régions situées autour de la Méditerranée (circumméditerranéene), mais aussi le territoire biogéographique de la façade ouest de l'Europe (domaine atlantique). Si, en France, cette espèce est largement répandue, elle est disséminée et rare en Belgique et au Grand-Duché de Luxembourg. Sa présence sur certains sites aux sols récemment remaniés est souvent éphémère. Ses habitats sont les pelouses et prairies sèches à un peu humides, parfois à la lisière d'un bois, mais toujours sur des substrats riches en calcaire. En Belgique, l'Ophrys abeille semble fleurir plus tardivement que les autres espèces, à savoir de la mi-juin au début juillet.

     

    Ophrys apifera Yvoir (Tricointe) 3-07-13.jpg

    Photo: Jacky De Muynck, Yvoir (Champalle), 3 Juillet 2013


    Bien que rares, deux autres espèces d'Ophrys pourraient être observées dans notre région.

    L'Ophrys mouche (Ophrys insectifera), sans doute le plus nordique des Ophrys, se rencontre dans les pelouses calcaires et fleurit de la mi-mai à la mi-juin.

     

    200126_10200708391584588_2036611190_n.jpg

     

    L'Ophris frelon (Ophrys fuciflora)* est une espèce méditerranéene atteignant chez nous sa limite de distribution. Il fleurit de la mi-mai jusqu'au début juillet, dans les mêmes milieux que l'espèce précédente.

    * D'après la dernière édition (2012) de la Nouvelle Flore de Belgique, du G.-D. de Luxembourg, du Nord de la France et des régions voisines, le nom scientifique retenu de cette espèce est Ophrys holosericea.

     

    Ophrys holosericea Dominique Testaert.jpg

    Photo: Dominique Testaert, 11 Juin 2013


    Bibliographie:


    Bournérias M. et al.: "Les Orchidées de France, Belgique et Luxembourg", Ed. Collection Parthénope, Paris, 1998.

    Bournérias M. et Bock Ch.: "Le génie des végétaux, des conquérants fragiles", Ed. Belin, Paris 2006.

    Clément J.-L.: "Connaissance des orchidées sauvages" Ed. La Maison rustique, Paris, 1978.

    Delforge P. "Guide des Orchidées d'Europe, d'Afrique du Nord et du Proche-Orient", Ed. Delachaux et Niestlé, Paris, 1994.

    Démares M.: "A propos de la pollinisation", in "L'Orchidophile", n°146, Avril 2001.

    Lagrange H.: "La fécondation des Orchidées", in "Le Courrier de la nature" - Spécial Orchidées n°189, Janvier 2001 - Ed. Société nationale de protection de la nature et d'acclimatation de France asbl (snpn).

    Lambinon J. et Verloove F.: "Nouvelle Flore de la Belgique, du G.-D. de Luxembourg, du Nord de la France et des régions voisines (Ptéridophytes et Spermatophytes), Edition du Jardin botanique national de Belgique - Meise, 2012 (Sixième édition).

    Raynal-Roques A.: "La botanique redécouverte", Ed. Belin, 1994. 

    Tyteca D.: "Les Orchidées des pelouses calcaires", in "Réserves naturelles", revue bimestrielle des R.N.O.B., n°2, Avril 1983.