Grive mauvis (Turdus iliacus)

  • Plaidoyer pour le lierre (Hedera helix).

    Il grimpe vers la lumière, enserre doucement l'arbre, abrite tout un monde d'insectes et d'oiseaux. Il ne laisse personne indifférent ... Rencontre avec ce mal-aimé, le lierre.

     

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    Photo: Fr. Hela, Yvoir, 29 février 2012.


    Les lianes occupent une place originale dans le règne végétal. Pour s'élever vers la lumière,  elles ont besoin de supports, ce qui les rendent dépendantes des rochers, des vieux murs mais aussi, et surtout, des autres plantes. Contrairement à ce que beaucoup d'êtres humains pensent (ceux-ci ont souvent cette fâcheuse tendance à projeter le fonctionnement des sociétés humaines sur celui de la nature), cette cohabitation imposée avec d'autres végétaux affecte peu la vitalité des hôtes. Aussi, il est temps de réviser notre manière de voir les choses et de s'abstenir, désormais, d'intervenir dans les rapports intimes des lianes et de leurs tuteurs ! Maintes fois, j'ai entendu dire que le lierre est un odieux parasite et qu'il étouffe les arbres (on l'appelle "bourreau des arbres" dans certaines régions de France). Pourquoi, alors qu'il assure parfaitement sa propre synthèse chorophyllienne, affaiblirait-il l'hôte qui le mène obligeamment vers la lumière ? Et par quel mécanisme? Il ne puise absolument pas sa nourriture aux dépens de celui-ci et ses racines adventives ne possèdent pas de suçoirs. Etouffe-t-il les arbres ? Cela arrive parfois, mais dans la quasi totalité des cas, lierre ou pas lierre, l'arbre aurait dépéri complètement. D'ailleurs, on constate que le lierre limite sa croissance en hauteur et que tant que son tuteur est en bonne santé, il ne le colonise jamais au-delà des premières ramifications de la couronne, ce qui permet à ce dernier d'assurer largement la photosynthèse.

     

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    Photo: Fr. Hela, Yvoir, 29 février 2012.


    Le lierre s'enroule généralement en spirale autour d'un support pour porter ses bourgeons d'hiver à plus de 50 cm de hauteur (phanérophyte lianeux). Cette liane ligneuse, à tige sarmenteuse pourvue de racines crampons, peut atteindre une hauteur de 30 mètres et plus de 35 cm de diamètre à la base du tronc. Elle grimpe mais peut aussi s'étaler sur le sol des forêts et y former des peuplements étendus.

     

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    Les racines crampons du lierre.

    Photo: Fr. Hela, Yvoir, le 29 Février 2012.


    Ses feuilles persistantes, luisantes et coriaces sont pétiolées et disposées alternativement sur la tige et les rameaux. On distingue souvent deux sortes de feuilles sur une même plante. Certaines ont un limbe palmé à 3 ou 5 lobes sur les tiges et rameaux stériles et, d'autres, sont entières, ovales à rhombiques sur les rameaux florifères.

     

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    Feuilles palmatilobées des tiges et rameaux stériles.

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    Feuilles entières, ovales à rhombiques des rameaux florifères.

    Photos: Fr. Hela, Yvoir, 29 Février 2012.


    Le lierre passe l'hiver comme les arbres à l'abri de son bois. Chaque année, il ajoute quelques millimètres au diamètre de son tronc et de ses branches, quelques rameaux à sa charpente. Cette faculté de grandir peu à peu, enraciné dans le sol, en accompagnant vers la lumière l'arbre qui le soutient, lui permet de vivre en pleine forêt. Son feuillage peut s'épanouir jusque dans la canopée. Le lierre et son arbre forment un véritable petit milieu où le naturaliste pourra passer bien des journées en patientes observations. Insectes, araignées, oiseaux, petits mammifères s'y côtoient, s'y cachent momentanément, s'y nourrissent et s'y reproduisent ou y passent toute leur vie. Le lierre est une véritable aubaine pour la faune qui le fréquente. Non content de passer l'hiver en vert, il est la dernière espèce ligneuse indigène à fleurir. De la mi-septembre au début du mois de novembre, ses fleurs jaune verdâtre, en bouquets globuleux, exhalent une douce senteur et des centaines d'abeilles, de guêpes, de syrphes, ainsi que quelques papillons, les butinent, en cette période pré-hivernale.

     

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    Photos: Fr. Hela, Houx-sur-Meuse, 5 Novembre 2011.


    Le lierre est aussi la premier à porter des fruits. Ceux-ci mûrissent alors que la grande partie du monde végétal est encore au repos. En février et en mars, de nombreux oiseaux viennent se nourrir de ses drupes noir bleuâtre mûres.

     

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    Photos: Fr. Hela, Yvoir, 29 Février 2012.


    Lors de la vague de froid de ce début d'année, les lierres étaient visités par des bandes de grives mauvis (Turdus iliacus), de grives litornes (Turdus pilaris), de merles noirs (Turdus merula), d'étourneaux sansonnets (Sturnus vulgaris) et par quelques pigeons ramiers (Columba palumbus). C'était un vrai spectacle !

     

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    Grive litorne (Turdus pilaris)

    Photo: Didier Collin - www.oiseaux.net

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    Grive mauvis (Turdus iliacus)

    Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net

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    Merle noir (Turdus merula)

    Photo: Didier Collin - www.oiseaux.net


    Le lierre toujours vert sert d'abri à toute une petite faune, lors des intempéries ou durant la nuit. Beaucoup de passereaux s'y rassemblent sous ses feuilles, se reposent sur ses lacis de branches ou y construisent leur nid. C'est le cas, entre autres, de la mésange à longue queue (Aegithalos caudatus), du rouge-gorge (Erithacus rubecula) ou du merle noir. De petits mammifères comme le lérot (Eliomys quercinus), le muscardin (Muscardinus avellanarius), l'écureuil roux (Sciurus vulgaris), ... visitent aussi cette liane originale de part sa physiologie particulière et son cycle de vie décalé.

    Notre liane se rencontre dans les haies et les bois, sur des sols riches et assez frais, basiques ou légèrement acides. Elle colonise aussi les rochers et les vieux murs. C'est une espèce de demi-ombre ou d'ombre qui ne fleurit et fructifie qu'en pleine lumière.

    Les noms scientifiques du Genre et de l'espèce, Hedera helix, viennent du latin haedere, s'attacher et helix, spirale. Le Genre Hedera fait partie de la Famille des Araliacées (Araliaceae) qui comprend environ 700 espèces d'arbres et d'arbustes, ainsi que quelques lianes, dont la majorité croissent dans les régions tropicales, avec de fortes concentrations en Indo-Malaisie, en Océanie et en Amérique tropicale (R.-E. Spichiger et al., 2000). Dans notre pays, le lierre est le seul représentant indigène de cette Famille.

    De nombreuses variantes du lierre sont cultivées pour l'ornement. Elles diffèrent par la découpure profonde du limbe des feuilles des rameaux stériles, leur taille, le nombre de lobes, la coloration (parfois panaché de jaune ...). D'autres espèces du genre Hedera sont plus rarement cultivées. Hedera colchica d'Asie occidentale, à feuilles toutes à limbe entier ou superficiellement trilobé, atteignant 20 cm de longueur, se rencontre çà et là, surtout, dans ou aux abords de certaines grandes propriétés ayant l'allure d'un petit parc.

    Pour conclure, je reprends ici cet appel, légèrement modifié, lancé par Gérard Lacoumette, auteur d'un plaidoyer pour les lianes: " S'il vous plaît, forestiers, propriétaires privés ou simples promeneurs, ne tranchez plus, dans la mesure du possible, tout ce qui grimpe !"

     

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    Photo: Fr. Hela, Houx-sur-Meuse, 5 Novembre 2011.


    Bibliographie:

    Brosse J. - Larousse des arbres et arbustes - Larousse, 2001.

    Lacoumette G. - Plaidoyer pour les lianes - La Garance voyageuse N°63 -  St Germain-de-Calberte (F), Automne 2003.

    Lambinon J. et al. - Nouvelle Flore de la Belgique, du Grand-Duché de Luxembourg, du Nord de la France et des Régions voisines - Patrimoine du Jardin botanique national de Belgique (Cinquième édition), Meise (B), 2004.

    Lieutaghi P. - La plante compagne - Actes Sud, 1998.

    Rameau J.-C. et al. - Flore forestière française (Tome 1: Plaines et collines) - Institut pour le développement forestier, France 1989.

    Spichiger R.-E. et al. - Botanique systématique des plantes à fleurs (Une approche phylogénétique nouvelle des Angiospermes des régions tempérées et tropicales) - Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne, 2000.





  • Des grives mauvis (Turdus iliacus), originaires des régions nordiques, dans nos haies, nos bois et nos prés.

    En ce matin de novembre, la brume enveloppe les bosquets et les haies. Petit à petit, les rayons du soleil éclairent les aubépines chargées de cenelles, les prunelliers et leurs prunelles, les églantiers et leurs cynorhodons, ... De ces arbustes, des oiseaux s'échappent soudain, avec une rapidité déconcertante. A mon passage, des passereaux fuient dans tous les sens, l'un après l'autre, en émettant des cris fins, étirés et pénétrants: "ssiiih ... tsiiih ... sisss". Ils disparaissent dans la frondaison toute proche, mais quelques uns se perchent au sommet d'un frêne. Ce sont des grives mauvis. Ces grives nordiques, en halte migratoire, paraissent fines et délicates. De taille un peu inférieure à celle de la grive musicienne (Turdus philomelos), la grive mauvis s'en distingue surtout par un sourcil crème bien marqué et par le roux vif dont sont colorés les flancs et le dessous des ailes. La poitrine et les flancs sont rayés et non grivelés.

     

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    La grive mauvis (Turdus iliacus). A l'arrière plan, une grive litorne (Turdus pilaris).

    Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net

     

    Ses lieux de nidification se situent dans les régions septentrionales de l'Eurasie. En Scandinavie, l'abondance de cette grive s'accroît du sud au nord, à travers les forêts de conifères, d'aulnes, de saules et surtout de bouleaux où elle est fortement répandue. La grive mauvis niche en Novège, dans le nord de la Suède, en Islande, en Finlande, en Russie, dans les pays baltes, au nord-est de la Pologne et en Sibérie (P. Géroudet, 1998). Les premiers migrateurs de cette espèce touchent l'Europe Occidentale dès mi-septembre parfois, et plutôt en octobre. Du milieu de ce mois à la mi-novembre, le passage bat son plein. Il est surtout nocturne. De jour, des bandes de mauvis font halte dans les bois, les haies et broussailles, pour se nourrir de fruits sauvages ou de divers invertébrés.

     

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    Photo: René Dumoulin - www.oiseaux.net

     

    Farouche, la grive mauvis se montre peu et cherche davantage à se cacher dans les couverts. En novembre, elle fréquente aussi les prés et les champs, en compagnie d'étourneaux sansonnets (Sturnus vulgaris), de grives draines (Turdus viscivorus) et de grives litornes (Turdus pilaris), mais la présence, à proximité, de buissons touffus, de haies et de bosquets, pour se réfugier à la moindre alerte, lui sont indispensables. A l'intérieur d'un bois, j'ai observé des bandes de ces grives, parfois très nombreuses, fouillant les feuilles mortes, avec des merles noirs (Turdus merula). D'après P. Géroudet, elles passent la nuit en troupes dans les taillis, les fourrés et les jeunes plantations de conifères.

     

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    Photo prise en Islande: Didier Collin - www.oiseaux.net

     

    Les quartiers d'hiver principaux des grives mauvis s'étendent sur les îles britanniques, la France, et le nord de l'Italie. Elles vont rarement plus au sud, jusqu'en Espagne, en Sicile, parfois même en Afrique du Nord. En Belgique, les hivernantes sont peu nombreuses et erratiques. Les vagues de froid les chassent de nos régions. Il faudra alors attendre les mois de mars et d'avril pour les revoir dans nos haies, lors de la migration de retour.

     

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    Photo: Jules Fouarge, Aves - Natagora

     

    Michel Cuisin (1998) nous donne des indications concernant le kilomètrage effectué par des grives mauvis baguées: 340 km en un jour, 2500 km en quatre jours. Les oiseaux islandais parcourent de 800 à 1000 km au-dessus de la mer pour atteindre l'Ecosse, d'après le même auteur.

     

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    Photo: Jules Fouarge, Aves -Natagora.